septembre 1900 : La fusion entre l’anarchisme et la gauche du socialisme échoue

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Le 19 septembre 1900, au titre des lois anti-anarchistes de 1894, le gouvernement français interdit le congrès international antiparlementaire convoqué à Paris. Sans le savoir, il vient de porter le coup de grâce à une stratégie de rapprochement entre l’anarchisme et la gauche du socialisme européen, entamée sept années auparavant. Un prélude méconnu à l’émergence du syndicalisme révolutionnaire.

En septembre 1900, Paris est tout à la fois la capitale du monde bourgeois et du mouvement ouvrier international. L’Exposition universelle va attirer 50 millions de visiteurs et, profitant de l’événement, la CGT et la Fédération des bourses du travail ont annoncé qu’elles organiseraient chacune leur congrès national et un congrès international à cette date à Paris. La IIe Internationale a également choisi 1900 pour tenir congrès à Paris et le tableau est complet avec les anarchistes qui, pour la première fois depuis 1889, vont y organiser des assises internationales. De ce dernier, l’Histoire a surtout retenu qu’il avait été interdit par le gouvernement français, et que les délégués venus par dizaines avaient été éparpillés.

En fait, il faut savoir que ces assises devaient être le point d’orgue d’une stratégie de convergence entre l’anarchisme et la gauche du socialisme entamée sept ans auparavant, et censée donner naissance à une internationale socialiste anti-autoritaire opposée à la IIe Internationale. L’épisode ne devait toutefois pas rester sans lendemain. En France, il préluda l’émergence du syndicalisme révolutionnaire.

Zurich 1893 : rébellion dans le socialisme

L’idée d’une recomposition possible entre l’anarchisme et la gauche du socialisme trouve son point de départ dans le rapprochement observé au congrès socialiste international de Zurich, en août 1893. À l’époque, la IIe Internationale est encore relativement hétérogène, et pas totalement alignée sur la puissante social-démocratie allemande. Dans les délégations, on trouve toute la palette du socialisme, du plus modéré au plus radical, incarné par les anarchistes.

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Cet article
est la version condensée d’une étude parue dans Les Cahiers d’histoire – revue d’histoire critique, n° 110, octobre-décembre 2009, sous le titre « Pelloutier, Pouget, Hamon, Lazare et le retour de l’anarchisme au socialisme (1893-1900) ».

Or, lors de ce congrès, la délégation allemande a fait scandale en expulsant de la salle les « indépendants » de Gustav Landauer, une fraction allemande dissidente qui refuse le parlementarisme et le réformisme. Révoltés par cet acte d’intolérance, environ 50 délégués sur 500 se sont solidarisés avec les exclus et ont quitté la salle. Parmi eux, le Français Jean Allemane. Cet ancien communard est le porte-parole de ce qui est alors la principale organisation socialiste française, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), qui présente de fortes tendances antiparlementaires, même s’il participe aux élections à des fins de propagande. Les allemanistes, qui répugnent à l’intégration dans les institutions républicaines, cherchent à placer la lutte anticapitaliste entre les mains des travailleuses et des travailleurs eux-mêmes. Ils font donc du syndicalisme un outil primordial et prônent la grève générale. En cela, ils s’opposent aux épigones français de la social-démocratie allemande : les « guesdistes », militants du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde. Cette question de la grève générale n’est pas anecdotique : dans les années 1890, elle est la pomme de discorde du socialisme, au moins en France. Elle en conditionne deux visions concurrentes : l’une où l’émancipation des travailleurs est confiée à l’État et aux politiciens ; l’autre où elle est confiée à l’intervention directe des travailleuses et des travailleurs eux-mêmes [1].

À partir du 11 août, les dissidents du congrès de Zurich tiennent des séances séparées dans la salle du Plattengarten. On trouve réunis là des anarchistes anglais, italiens ou français (Fernand Pelloutier), la majorité des socialistes néerlandais (avec Domela Nieuwenhuis et Christian Cornélissen), mais aussi des socialistes français de tendance antiparlementaire, comme Jean Allemane. C’est au Plattengarten que Domela Nieuwenhuis formule pour la première fois que « la fusion de tous les éléments révolutionnaires est possible » [2].

L’idée d’une fusion avec les anarchistes

Cette assemblée du Plattengarten, qui sera parfois considérée comme le « premier congrès anarchiste international » [3], va stimuler l’imagination de quelques militants parmi lesquels Bernard Lazare. Quelques jours après Zurich, ce militant français appelle, dans La Revue anarchiste [4], à la constitution d’un « grand parti révolutionnaire international antiparlementaire et anti-étatiste » où se mêleraient d’une part les socialistes antiparlementaires allemands, néerlandais, français et anglais qui se sont révélés à Zurich, et d’autre part les anarchistes français, espagnols, américains, italiens et juifs d’Angleterre. L’idée séduit les Indépendants allemands et les Néerlandais. Lazare commence même à rédiger, avec l’anarchiste italien Malatesta, un appel à la constitution de ce « grand parti international » [5] , mais le projet capote à cause de la vague de répression de la « ravacholite », qui oblige les militants à s’enfuir à l’étranger [6].

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Emile Pouget (1860-1931)
Rédacteur de l’hebdomadaire anarchiste Le Père Peinard et un des principaux animateurs de la CGT à partir de 1900, il fut l’un des artisans, avec Fernand Pelloutier, Bernard Lazare et Augustin Hamon, de la stratégie de rapprochement avec la gauche du socialisme européen.

En France, cette convergence entre allemanistes et anarchistes va malgré tout avancer par un chemin détourné, en se déplaçant du terrain politique au terrain syndical.

À Nantes, en septembre 1894, doit en effet se tenir un congrès unitaire mêlant les bourses du travail et les fédérations de syndicats. À la Fédération des bourses, Fernand Pelloutier pense pouvoir utiliser l’antiguesdisme à la hausse dans les milieux syndicaux pour éliminer les politiciens, non pas du socialisme – l’objectif eût été hors de portée – mais du syndicalisme. Le congrès de Nantes se conclue en effet sur leur complète défaite : l’objectif de grève générale est proclamé et les guesdistes, déconfits, quittent la salle en bloc. Aussitôt, le congrès programme, pour l’année suivante, la fondation d’une nouvelle formation ouvrière, indépendante de tout parti politique : ce sera la Confédération générale du travail (CGT).

Quelques mois plus tard, Fernand Pelloutier dévoile sa vision stratégique dans l’hebdomadaire anarchiste Les Temps nouveaux. Pour lui, le socialisme est à la veille d’une recomposition générale qui dégagera deux camps : d’un côté le socialisme anti-autoritaire (anarchistes, allemanistes, syndicalistes), de l’autre, le socialisme autoritaire (guesdistes, réformistes, blanquistes, « indépendants » du type Jaurès, Millerand, Viviani…) [7]. En attendant, il est possible de pousser l’avantage obtenu au congrès de Nantes, et de porter à l’échelon international le divorce entre socialisme parlementaire et syndicalisme.

Londres 1896 : la social-démocratie bousculée

Cette nouvelle bataille va être livrée au congrès socialiste international de Londres, en août 1896. La leçon de Zurich a été retenue : cette fois les anarchistes, allemanistes et leurs correspondants internationaux vont mettre sur pied une véritable opération politique.

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Jean Allemane (1843-1935)
Il était le principal porte-parole du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, de sensibilité antiparlementaire, et qui entre 1893 et 1898 noua une alliance stratégique avec l’anarchisme.

Dans les mois qui précèdent le congrès de Londres, une véritable « course aux mandats » s’engage entre d’un côté les anarchistes et allemanistes, et de l’autre les guesdistes et blanquistes. Pour chaque camp, il s’agit d’en rassembler le plus possible pour avoir la majorité au sein de la délégation française à Londres. Mais comme les anarchistes sont proscrits de la IIe Internationale depuis Zurich, la vingtaine de militants libertaires qui vont monter à Londres seront couverts par des mandats de syndicats grève-généralistes voire de sections du POSR. Ce tour de passe-passe avec les mandats peut paraître mesquin. Il est dérisoire en comparaison des propres manœuvres des guesdistes et des sociaux-démocrates allemands et anglais.

Car une fois à Londres, le fait que la délégation française soit – de deux mandats ! – majoritairement composée d’allemanistes et d’anarchistes va provoquer un véritable psychodrame qui va quasi paralyser le congrès… Pour expulser les anarchistes, les sociaux-démocrates vont être contraints d’expulser, du même mouvement, les syndicats, donnant pleine satisfaction à Fernand Pelloutier et à ses amis. Excédés par ce sectarisme, une partie des délégués socialistes vont en outre aller s’afficher aux côtés des libertaires dans des meetings et conférences antiparlementaires tenues en parallèle du congrès. L’Internationale socialiste se divise, le pôle anti-autoritaire se dessine. Les anarchistes ont donc tiré le meilleur de qu’ils pouvaient depuis une situation minoritaire : ils ont paralysé la social-démocratie empêtrée dans son sectarisme ; ils ont accentué la séparation entre socialisme parlementaire et syndicalisme ; ils ont fait front commun avec la gauche du socialisme européen.

Epuisement d’une stratégie

L’étape suivante va être décisive. Après Zurich, Nantes et Londres, qui ont été des congrès de délimitation, il s’agit à présent de fonder une internationale antiparlementaire rassemblant anarchistes et socialistes de gauche. À l’automne 1898, le Néerlandais Domela Nieuwenhuis, Émile Pouget et Fernand Pelloutier cosignent donc un appel pour tenir congrès en septembre 1900 [8] . Et dès mars 1899, Émile Pouget, dans Le Journal du peuple – un quotidien dreyfusard libertaire – fait la promotion publique de ce congrès qui doit saper la prétention des « socialistes parlementaires de se poser, en 1900, en porte-parole du mouvement socialiste mondial » [9].

Pourtant, dans l’intervalle de quatre ans qui sépare Londres de Paris, la stratégie de rapprochement entre anarchistes et socialistes antiparlementaires, qui avait été si fructueuse entre 1893 et 1896, va s’épuiser. Finalement, l’interdiction du congrès de 1900 ne fera que lui porter le coup de grâce. Quelles en sont les raisons ?

Des raisons doctrinales tout d’abord : les courants communiste anarchiste et socialiste révolutionnaire n’ont pas réussi à s’accorder sur le plan théorique, malgré les tentatives d’écriture d’un projet commun par Bernard Lazare, Malaesta, Merlino et Cornélissen [10]. Anarchistes et socialistes antiparlementaires ne parviennent donc pas à opérer une synthèse programmatique au-delà de leur rejet de la social-démocratie. Première difficulté.

Deuxième difficulté : le petit groupe de militants soudés qui a orchestré cette stratégie depuis 1893 se désagrège : Merlino se rallie à l’électoralisme, bientôt suivi par Bernard Lazare ; Hamon est attaqué par Jean Grave pour antisémitisme ; Fernand Pelloutier est de plus en plus malade et ne peut pas seconder efficacement Pouget dans l’organisation du congrès.

La troisième difficulté – et la principale – réside dans la résorption des courants socialistes antiparlementaires européens. Aux Pays-Bas et en Allemagne, ils se désagrègent et ne laissent subsister que des fractions nettement passées à l’anarchisme. En Grande-Bretagne, c’est l’évolution révolutionnaire et antiparlementaire d’une partie du socialisme et des trade-unions qui n’a pas eu lieu. En France, le POSR a entamé, au lendemain du congrès de Londres, un véritable déclin, écartelé entre une stratégie grève-généraliste qui a conduit les allemanistes à jouer un rôle moteur dans le syndicalisme, et une pratique électorale qui ne lui a occasionné que des déboires. Balkanisé, le POSR a tenu, en septembre 1897, son ultime congrès. En septembre 1900, Allemane, dans l’obligation de sauver ce qui reste de son parti, se tourne plutôt vers l’unité socialiste que vers l’anarchisme. Le POSR soutient pour la forme le congrès international antiparlementaire, mais n’y participe que de loin.

Paris 1900 : ratage et postérité

Malgré tout, le congrès antiparlementaire bénéficie d’un engouement indéniable : 58 contributions (212 pages) sont rédigées depuis 10 pays. Dès les premiers mois de préparation, Christian Cornélissen dépose un texte proposant de former « une entente durable entre les groupes anarchistes et communistes révolutionnaires ». La veille de l’ouverture, on recense à Paris des délégués de 12 nationalités, du jamais vu dans le mouvement libertaire international. Mais, au dernier moment, l’État français interdit le congrès. Les organisateurs tentent in extremis de trouver des salles ouvertes, mais toutes sont bloquées par la police. Seul un petit groupe de délégués parvient à se réunir pour discuter de la mise sur pied d’une « entente internationale » [11]… qui restera lettre morte. Et chacun doit rentrer chez soi, bredouille.

En septembre 1900, c’en est donc fini de la tentative de créer une internationale anti-autoritaire alternatif à la IIe Internationale. Le vent a tourné. Il faut faire évoluer la stratégie, déplacer le sujet. Tant pis pour le pôle socialiste anti-autoritaire. Tant pis pour le POSR moribond. Ce qui faisait la valeur des allemanistes – leur foi dans l’action ouvrière et syndicale, leur grève-généralisme – leur survivra dans la CGT. Les anarchistes prendront leur relève comme force motrice du syndicalisme. Cet épisode de rapprochement n’aura donc pas été improductif pour le mouvement ouvrier.

Le « grand parti » antiparlementaire international ne verra pas le jour. Mais, en France, les militants anarchistes tâcheront de faire endosser ce rôle à la CGT. Le syndicalisme révolutionnaire – ou, pour reprendre une expression d’Hubert Lagardelle, le « socialisme ouvrier » – deviendra alors l’alternative au socialisme d’État.

Guillaume Davranche (AL 93)

[1] À ce sujet, lire Miguel Chueca, Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Agone, 2008.

[2] Le Temps, 12 août 1893.

[3] Arianne Miéville, Maurizio Antonioli, Anarchisme & Syndicalisme. Le congrès international d’Amsterdam (1907), Nautilus/Le Monde libertaire, 1997.

[4] Bernard Lazare, « L’entente possible et l’entente impossible », La Revue anarchiste n°1, 15-31 août 1893.

[5] Une telle expérience avait eu lieu deux ans auparavant en Italie lorsque, au congrès de Capolago, Malatesta, Merlino et Molinari avaient cofondé un Parti socialiste anarchiste révolutionnaire (PSAR), qui mêlait anarchistes et socialistes antiparlementaires. Le PSAR avait été démantelé par la répression au bout de six mois.

[6] Philippe Oriol, Bernard Lazare, Stock, 2003.

[7] Fernand Pelloutier, « La situation actuelle du socialisme », Les Temps nouveaux du 6 juillet 1895.

[8] Le Père Peinard, 16-30 avril 1899.

[9] Émile Pouget, « Les congrès de 1900 », Le Journal du peuple, 8 mars 1899.

[10] Anthony Lorry, « Une lettre inédite de Fernand Pelloutier à propos du Congrès de Londres (1896) », Les Temps maudits n° 11, octobre 2001.

[11] Circulaire du comité d’organisation du « Congrès ouvrier révolutionnaire international » (Musée social, Paris 7e)

 
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