Deliveroo : On ne pédalera pas le ventre vide

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Pour engraisser les actionnaires, il faut faire suer les cyclistes… jusqu’à ce que ça déraille. Les travailleuses et travailleurs exploité.es par les plateformes numériques ne joignent plus les deux bouts. Après Uber, c’est au tour de Deliveroo de subir un début de rébellion.

Deliveroo : « Vos restaurants préférés livrés en moins de trente minutes. » Une application sur tablette, des milliers de cyclistes ou de motocyclistes en uniforme bleu clair mais au statut d’auto-entrepreneur, une marque en pleine expansion, qui pesait plus de 1 milliard de dollars en 2016. Après la Grande-Bretagne et la Belgique, c’est au tour de la France de voir ce nouveau prolétariat s’organiser et revendiquer.

Depuis un an, la rémunération du travail ne cesse de baisser. Avant l’été 2016, Deliveroo proposait aux cyclistes des contrats mixtes, alliant rémunération à l’heure (7,5 euros de l’heure) et à la course (2, 3 ou 4 euros par course selon l’ancienneté). Depuis septembre 2016, elle ne signait déjà plus que des contrats à la course (5,75 euros à Paris et 5 euros dans les autres villes) pour les nouveaux coursiers, ne rémunérant plus l’astreinte. Le turn-over chez les livreurs est tel qu’un an plus tard, les coursiers bénéficiant d’une rémunération mixte ne constituaient déjà plus qu’une minorité (600 sur les 7 500 employés par Deliveroo). Mais 600, c’était encore trop !

D’un simple SMS, les règles changent

Le 27 juillet, Deliveroo a donc expédié un simple SMS à ses livreuses et livreurs pour les informer d’une uniformisation des contrats à compter du 1er septembre : celles et ceux bénéficiant des anciens contrats se sont vu signifier que soit ils acceptaient les rémunérations à la course, soit leur contrat était rompu. Résultat : une perte de 30 % à 40 % de leurs revenus : « Pour quelqu’un qui travaille 35 heures, explique Alex, coursier à Nantes, cela fait une baisse de 450 euros par mois ! »

Les coursiers de Deliveroo en lutte from Alternative libertaire on Vimeo.

Face à ce procédé, les coursières et coursiers lyonnais et parisiens (emmené.es, dans la capitale, par le Collectif des livreurs autonomes de Paris, le Clap) ont organisé une première mobilisation le 11 août, incitant les coursiers et restaurateurs à se déconnecter de l’application de la plateforme. Les 27 et 28 août, des mobilisations similaires ont eu lieu à Paris, Lyon, Nantes, Marseille et Bordeaux. La direction de l’entreprise a alors cherché à minimiser la contestation : les livreuses et livreurs mobilisé.es ne constitueraient selon elle qu’une « minorité » puisque 450 des 600 concerné.es ont « accepté » la rémunération à la course. Selon l’entreprise, la livraison ne serait qu’une « activité d’appoint » proposant des « revenus intéressants pour des petits boulots ». De l’argent de poche, en somme, dont il faut néanmoins déduire 25 % de cotisations sociales et l’entretien du vélo. En réalité, pour un certain nombre, comme Alex, les livraisons sont la principale voire la seule source de revenus.

La mobilisation, heureusement, dépasse celles et ceux qui sont touchés par la baisse de leur rémunération. À Nantes, le collectif des Bikers nantais s’est relancé grâce à l’investissement des « nouveaux coursiers », payés à la course, aux côtés des « anciens » qui ont vu leur contrat modifié. Ceux et celles de Deliveroo ont, en outre, été rejoints par les coursiers des ­autres plate­formes (Foodora, UberEats), comme Yoann et Maxime, bien conscients qu’avec la concurrence acharnée dans le secteur, leurs rémunérations risquent de baisser également. « À Nantes nous sommes encore payés 7,5 euros de l’heure, plus 2 euros la commande, explique Yoann. Mais je suis persuadé que Foodora en viendra aussi à la tarification à la course, car ça a toujours été le jeu des concurrences vénères entre ces trois services. » En cause, le modèle économique des plateformes : selon Maxime, Deliveroo, UberEats et Foodora ne sont pas bénéficiaires et ne vivent qu’en accumulant les levées de fonds. Or, pour lever des fonds, il faut être attractif auprès des investisseurs. En baissant les rémunérations, on leur fait miroiter une plus grosse marge. Ce ­système explique la faillite de Take Eat Easy, concurrent de Deliveroo, à l’été 2016 : les investisseurs se sont retirés du jour au lendemain, laissant sur le carreau des milliers de coursiers et restaurateurs impayés [1].

Appui des syndicats CGT et SUD

Face à cette solidarité, les plateformes misent sur l’isolement. UberEats incite ses livreuses et livreurs à être toujours en mouvement, d’une livraison à l’autre, pour empêcher les temps de rencontre. Idem pour Foodora, qui vient de supprimer de son application le service de messagerie entre coursiers…

Quoiqu’il en soit, la mobilisation semble payer. Le 1er septembre, une délégation, épaulée par la CGT Commerce et par SUD Commerces, a rencontré la direction de Deliveroo. Elle a revendiqué le droit à la négociation collective – la plateforme ne l’a pas rejeté a priori – et une augmentation des rémunérations : le paiement de 7,5 euros par course et des minimums horaires garantis de 15 à 20 euros selon les heures. Petite amélioration déjà : Deliveroo vient de mettre en place une assurance civile gratuite pour ses livreurs, les couvrant sous conditions (port du casque et vélo aux normes) en cas d’accident. Difficile cependant de parler de victoire, puisque cette nouvelle assurance est financée par l’entreprise grâce aux économies réalisées sur le dos des coursiers et coursières.

En attendant, la mobilisation se poursuit. Pour maintenir la pression, il faut espérer que les contacts entre collectifs de coursiers et syndicats se consolident. Dépasser la méfiance, cela peut se faire par le soutien désinté­ressé des syndicats locaux aux collectifs existants, ou en aidant les coursières et coursiers à former leurs propres syndicats, comme y est parvenue la CGT à Bordeaux.

Nathan (AL Nantes)


Une envie de coopérative

Se passer de Deliveroo, UberEats ou Foodora ? Des coursières et coursiers l’envisagent, en créant leur propre application numérique de livraison. Ainsi, le Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap) réfléchit à la création d’une Société coopérative d’intérêt général (Scic), Coopcycle, sur le modèle de la coopérative de chauffeurs de taxi Gescop. Sans actionnaires à rémunérer, cette plateforme coopérative assurerait aux livreurs une protection sociale (dont ils sont actuellement dépourvus) et une rémunération entre 15 et 20 euros de l’heure. Les discussions, visant à obtenir l’appui de la Mairie de Paris, n’ont cependant pas abouti, la municipalité ne prenant pas au sérieux les coursières et les coursiers, selon le porte-parole du Clap, Jérôme Pimot.

 
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