Dossier religions : 2003 : le forum social européen et l’affaire Tariq Ramadan

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En 2003, le Forum social européen de Saint-Denis fut parasité par une polémique sur la présence dans les débats d’un intellectuel contesté : Tariq Ramadan. L’affaire servit surtout de révélateur à la confusion qui régnait alors au sein du mouvement social sur la question.

En novembre 2003, Saint-Denis accueillait le Forum social européen (FSE), organisé par le mouvement syndical et diverses ONG : 60 000 participantes et participants pour une profusion de débats, colloques, et démonstrations altermondialistes. Une fraction du collectif d’organisation parvint à y faire inviter un théologien, Tariq Ramadan. Celui-ci, ainsi que son réseau Présence musulmane, se virent conférer une place de choix dans les débats, obtenant même un nombre d’orateurs équivalent à celui des plus grosses organisations [1].

Cette « curiosité », sur laquelle nous allons revenir, fut le prétexte à une campagne de calomnies contre le FSE. Brandissant un texte ambigu de Ramadan, une partie de la social-démocratie – Julien Dray, du PS, Claude Askolovitch, du Nouvel Observateur, BHL… – voulut faire croire qu’altermondialisme et antisémitisme faisaient bon ménage. À deux structures féministes, le CNDF et la Cadac, qui réclamaient l’exclusion de Ramadan du FSE avec des arguments parfois douteux, Catherine Samary, de la direction de la LCR, répondit par un long courrier réfutant les accusations de fondamentalisme, antisémitisme, etc., et affirmant donc que l’homme avait « sa place » dans le FSE.

Cependant, suffisait-il de n’être ni fondamentaliste, ni raciste, pour « avoir sa place » au FSE ? Cette invitation reposait en fait exclusivement sur l’idée qu’il valait mieux avoir « les musulmans » à l’intérieur qu’en dehors du mouvement social, en faisant une analogie avec « les cathos de gauche » des années 1960 à nos jours. Mais l’analogie ne tenait pas.

Tariq Ramadan est un philosophe et un théologien. Il n’est ni syndicaliste, ni animateur d’une association de lutte sociale. Présence musulmane est une association cultuelle. Elle ne milite pas contre les centres de rétention, contre la torture, la pauvreté ou la faim dans le monde… Bref elle n’avait aucun alibi « social » pour figurer au FSE. En fait Tariq Ramadan était invité en tant que leader religieux, et – dans l’esprit des responsables du FSE – représentatif d’une fraction du prolétariat en France…

Bref, toute cette affaire révélait une véritable confusion dans les esprits. Elle légitimait l’idée d’une intervention religieuse en tant que telle dans le mouvement social, en interprétant de travers ce qu’avaient pu être certains axes d’alliance dans le passé – avec les partisans de la Théologie de la libération en Amérique latine notamment. Mais les tactiques anciennes, héritées de rapports de forces différents ne sont plus pertinentes. Ainsi, les cadres d’alliances de fait, avec des courants progressistes religieux, dans les années 1960-1970, ne menaçaient pas le mouvement social dans la mesure où l’idée socialiste au sens large, laïque, dominait. Mais dans un contexte où les idées socialistes, révolutionnaires, ont fortement reculé comme projet d’émancipation, et où les religions sont à l’offensive, accorder un « droit de cité » à des courants religieux au sein du mouvement social – qui groupe les gens sur des bases de classe et non sur des bases philosophiques –, était très dangereux.

La vogue des forums sociaux ayant quelque peu passé, en France, après celui de 2003, l’affaire Tariq Ramadan n’eut guère de suites. D’autant que celui-ci préféra se replier à Genève pour mener sa carrière universitaire. Mais elle fit prendre conscience à un certain nombre de militantes et de militants qu’il était temps de clarifier les limites à poser face aux alliances avec des courants religieux.

Thierry (AL Transcom)


Cet article fait partie d’un dossier complet : « Religions, racismes et mouvements sociaux, y voir clair ».

[1L’Humanité du 14 octobre 2003.

 
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