Dossier religions : La laïcité mise à mort par ses célébrateurs même

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Entre la « laïcité ouverte », la « laïcité positive », la « laïcité de bonne intelligence » ou la « laïcité raisonnable », on s’y perd un peu ces temps-ci. La multiplication des qualificatifs, qu’ils viennent du pouvoir politique ou du clergé, doit toutefois nous faire comprendre que la simple laïcité est dépassée et qu’une place plus grande doit être faite aux Églises dans l’espace public.

Bien entendu, avec Sarkozy et ses déclarations diverses, plus ou moins électoralistes, le travail n’est pas évident lorsque l’on veut comprendre où l’on va. Lui qui avait glorifié « l’Islam des lumières » en Algérie en 2007 ; lui qui avait fustigé en 2008, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France, le « monde sans dieu que le nazisme et le communisme ont cherché à bâtir » ; lui qui avait appelé à la diversité religieuse en compagnie de Tom Cruise (membre dirigeant de l’Église de scientologie) en 2004 ; lui qui avait réitéré à Ryad, en Arabie Saoudite, en 2008, quelques semaines après avoir rappelé à Rome les « racines chrétiennes de la France » et avoir été ordonné chanoine d’honneur de Saint-Jean-de-Latran ; Nicolas Sarkozy, donc, a voulu poser la question de la compatibilité de l’islam avec la fameuse laïcité.

Certains élyséologues [1] média­tiques en arrivent à découvrir des revirements ou des inflexions dans la politique religieuse sarkozienne, puisque la laïcité « positive » de 2007 serait exclusivement à l’avantage des catholiques, alors que la laïcité « positive » de 2008 avantagerait toutes les confessions ! [2] La réalité est bien sûr plus complexe, d’autant que derrière ces discours perce un projet politique et des applications concrètes.

Jésus revient ! ...en politique

Comme souvent, parmi les précurseurs de la politique menée par Sarkozy, on trouve… des socialistes. C’est en effet Lionel Jospin, alors Premier ministre, qui a créé une commission permanente de concertation entre l’épiscopat catholique et le gouvernement en 2002. Pourquoi donc cette volonté de réintégrer la religion dans la sphère politique ?

Au Latran, le 20 juillet 2007, le chanoine Sarkozy expliquait ce qu’il attendait de ses amis du clergé, dans un discours désormais devenu culte : « Un homme qui croit est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. […] Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé. » En avouant ainsi que la République ne donne plus de raisons d’espérer à ses citoyennes et à ses citoyens, le président appelle à la rescousse un clergé chargé de transmettre des valeurs (lesquelles ?) et une morale. Il ne se contente pas de dénier aux personnes athées ou agnostiques la capacité d’espérer et de distinguer le bien et le mal, il affirme que la morale religieuse est plus efficace car elle ne se démontre pas, elle ne s’argumente pas : elle vient de Dieu. Ce rôle de régulation social semble particulièrement intéressant quand la légitimité du pouvoir est remise en cause, notamment dans les banlieues, qualifiées de « déserts spirituels » par Sarkozy, qui entendait y favoriser l’implantation d’écoles privées confessionnelles.

Une « politique de civilisation »

Le deuxième intérêt de la religion, outre la régulation sociale, c’est sa capacité à unir tout un peuple autour de valeurs communes et autour d’un chef. Dans le même discours du Latran puis au Puy-en-Velay en mars dernier, le président glorifiait « les racines chrétiennes de la France » et « le magnifique héritage de civilisation laissé par la chrétienté ». Au mépris des faits historiques les plus évidents, assimiler la religion chrétienne et le progrès de la civilisation en France sert surtout à dénigrer implicitement les autres religions et les civilisations jugées ipso facto moins avancées. Dans une logique de choc des civilisations qui frise la guerre des religions, Sarkozy demande de « protéger l’héritage de la France, défendre les signes les plus tangibles de notre identité » . Une façon simple de laisser entendre que les étrangers sont inférieurs et menaçants, et de s’ériger en héros de la résistance chrétienne. Finalement, la bonne vieille recette de Voltaire [3], qui avait été reprise par Napoléon pour sceller le concordat de 1801 avec la papauté [4], a encore de l’avenir.

Le concordat avec le Vatican, partout ?

Plusieurs collectivités français vivent actuellement, à des degrés différents, sous un régime concordataire : l’Alsace-Moselle, la Guyane, Mayotte, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, la Polynésie française et Saint-Pierre-et-Miquelon. En fait le concordat napoléonien de 1801 ne concerne que la religion catholique et des articles organiques sont venus le compléter en 1802 pour le protestantisme et 1808 pour le judaïsme. En Alsace-Moselle, le clergé est payé par l’État, de même que les professeurs de ces trois religions, dont les cours sont, en théorie, obligatoire dans les écoles publiques. Ce régime est cité en exemple par le rapport Machelon commandé en 2006 par le ministre de l’Intérieur Sarkozy. Outre ce rapport, qui vise à étendre le financement public des institutions confessionnelles, de nombreuses mesures vont dans le sens d’un accroissement du pouvoir des Églises.

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a été créé en 2003 sous la forme d’une association de loi 1901, que l’État peut subventionner, et non d’une association de culte de loi 1905. Depuis la loi Carle de 2009, les communes sont contraintes de financer les écoles privées, en majorité confessionnelles, y compris si elles sont situées dans une autre commune, dès lors qu’une ou un habitant y est scolarisé. À elles seules, les écoles catholiques recevaient déjà 9,2 milliards d’euros par an d’argent public avant cela.

Le 17 janvier 2008, le président proposait d’intégrer les « grandes religions » au sein du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Cela peut paraître anecdotique, car personne en France ne se soucie du CESE. Né en 1925 sous le nom de Conseil national économique, il s’agit de la « troisième assemblée de la République » après l’Assemblée nationale et le Sénat. Strictement consultative, c’est une sorte d’institution fantoche qui se voudrait de collaboration de classes. Y siègent 233 représentantes et représentants des différents « corps de la nation » : syndicats, patronat, artisanat, paysannerie, mutuelles, associations familiales, environnementales, chasseurs, sportifs, monde étudiant, etc. Officiellement, son rôle est d’« examiner et suggérer les adaptations économiques ou sociales » au gouvernement. Dans les faits, le CESE permet surtout aux diverses associations choisies pour y siéger de grappiller des budgets de fonctionnement et d’être reconnues comme « représentatives ».

« Identité constitutionnelle de la France »

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la droite attache une grande valeur à la laïcité. Naturellement, pour légitimer le retour en grâce des clercs, les multiples discours mentionnés ci-dessus s’émaillent de références à la « souffrance » infligée au clergé par la loi de 1905, à la laïcité « qui enferme » ou au « fanatisme » laïque. Mais d’un autre côté, une fois transformée, ouverte et positive, elle devient une arme essentielle dans la compétition avec l’extrême droite : elle permet de tenir des discours racistes acceptables ! Pour cela, il suffit de ne plus la considérer comme un principe, une valeur, mais une « identité constitutionnelle de la France », ainsi que l’ont voté les députés UMP à l’Assemblée nationale le 31 mai, dans la résolution servant de conclusion à leur débat sur « la laïcité et l’islam ». La France serait laïque par nature, et le refus de la laïcité serait donc nécessairement l’œuvre de méchants envahisseurs étrangers qui voudraient imposer leur loi… Après le patrimoine chrétien, voici donc le patrimoine laïc de la France !

Que ce soit en tant que fondement identitaire de la nation ou en tant que régulateur social, que ce soit l’œuvre des gouvernements Sarkozy-Fillon ou des précédents, le pouvoir jongle donc avec les religions et torture le concept de laïcité pour des raisons purement politiciennes. Sa légitimité politique est aujourd’hui si faible qu’il n’a rien trouvé de mieux pour mobiliser les masses, quitte à susciter de nouvelles tensions religieuses.

Renaud (AL Alsace)


Cet article fait partie d’un dossier complet : "Religions, racismes et mouvements sociaux, y voir clair".


[1] Référence aux « kremlinologues », ces spécialistes de l’URSS qui, en scrutant les éléments de langage et de protocole, cherchaient à décrypter les évolutions au sein de nomenklatura soviétique.

[2] « Sarkozy et le pape ne sont plus sur la même longueur d’onde », interview de Marc Andrault sur Rue89, 14 septembre 2008.

[3] « Si vous avez une bourgade à gouverner, il faut qu’elle ait une religion » (Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, 1764).

[4] « La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion » (Napoléon, discours au Conseil d’État, 1800).

 
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