Extrême droite : Milices et violences d’État, les liaisons dangereuses

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L’attaque de la fac de droit de Montpellier a mis en lumière un phénomène peu médiatisé, mais qui mérite notre attention : le retour des milices anti-grévistes. Malgré leur caractère en apparence « illégal », celles-ci trouvent aisément leur place dans l’arsenal sécuritaire du maintien de l’ordre « à la française ».

Le 22 mars 2018, vers minuit, un commando cagoulé, armé de bouts de bois et de Tasers fait irruption dans un amphithéâtre de la Faculté de droit de Montpellier. Les images de cette violente attaque font le tour des réseaux sociaux et des médias. Elles mettent le feu aux poudres  : les facs bloquées se multiplient dans les semaines qui suivent.

Rapidement, il apparaît que l’affaire montpelliéraine n’est pas isolée. Les attaques se sont multipliées ces derniers temps. À Strasbourg, ce sont des étudiants qui sont passés à tabac par les fascistes du Bastion social. À Lille, les Identitaires attaquent par deux fois l’université occupée. À Nantes, un agent de sécurité est tabassé à coup de battes de baseball par des individus cagoulés, agression que les étudiantes et étudiants attribuent à l’extrême droite locale. À Paris, le site de Tolbiac de l’université Paris-I est la cible d’une attaque d’une vingtaine de jeunes fascistes casqués qui jettent projectiles et fumigènes sur les occupants. Ainsi, sur une quinzaine d’universités bloquées au début du mois d’avril, c’est près d’un tiers qui est la cible d’attaques de milices liées à l’extrême droite.

Une police complice

Un élément flagrant ressort  : l’absence d’action de la police. Sur l’ensemble de ces affaires, il n’y a presque pas de poursuites ni d’enquête. A Lille, lors de la deuxième attaque des Identitaires, ceux-ci arrivent et repartent sous protection policière, sans qu’il n’y ait d’interpellation. La seule réelle exception à cette absence d’action de la part de la police est à Tolbiac  : six fascistes sont interpellés et placés en garde à vue (à Montpellier, il n’y a que le spectacle d’une action de la justice).

Cette impunité n’est pas anodine. En effet, la police et les services de renseignements connaissent très bien les militants d’extrême droite, et il ne leur serait pas très difficile de les interpeller si telle était leur intention. De plus, cette inaction est d’autant plus frappante lorsqu’on la compare à la répression lors du mouvement contre la loi Travail en 2016, où la violence policière était très poussée et fréquente  : les procès et arrestations de manifestants et manifestantes étaient la norme, avec de lourdes peines frappant les contestataires.

Comment alors expliquer cette impunité  ? On pourrait naïvement croire que c’est par «  laxisme  »... Malheureusement, il ne semble pas que les forces de l’«  ordre  » fassent preuve de «  laxisme  » vis-à-vis des milices fascistes, mais au contraire il est possible de penser que milices et forces et l’ordre entretiennent un rapport beaucoup plus trouble.

Du bon usage des milices fascistes par l’État

Un retour à l’affaire de Montpellier s’impose pour mieux comprendre. En apparence, l’état semble avoir réagi avec vigueur  : le doyen Philippe Pétel (le Maréchal Pétel pour les intimes) et le professeur fascisant Jean-Luc Coronel (qui s’était inventé la particule «  de Boissezon  » pour faire plus chic), ont été placés en garde à vue, suspendus et mis en examen.

Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près les choses sont moins claires. Pétel et Coronel prétendent être des fusibles, et malheureusement, il semblerait qu’il faille leur donner raison. Revenons sur le déroulement des événements. Le 22 mars 2018, un amphithéâtre est occupé par les étudiant.es mobilisés de la fac de droit, soutenus par les étudiantes et étudiants de la fac de lettres (Paul Valéry). Le président de l’université de Montpellier, Philippe Augé, demande au préfet une intervention policière, qui refuse mais positionne un fort dispositif policier à proximité de l’université. A minuit, le commando cagoulé introduit par le doyen tabasse les grévistes. Une étudiante finit coincée sous la grille de l’Université que les nervis lui rabattent dessus, avant de la taser et de la battre avec des bouts de bois. Les camions de police positionnés devant l’Université venaient de partir quelques temps auparavant. Ils ne reviendront qu’après l’attaque.

De même, selon plusieurs témoignages d’étudiants, le commando est ensuite évacué sous la protection d’une ligne de police par la grande porte. Cette absence d’intervention ne peut que signifier une complicité entre le commando antigréviste et les forces de l’ordre. Il est difficile d’expliquer autrement qu’une dizaine de personnels de la Faculté de droit, professeurs, chargés de TD et appariteurs, organisent une attaque aussi violente s’ils n’avaient pas de garanties de non intervention des forces de l’ordre.

Par ailleurs, ces garanties semblent avoir été respectées dans un premier temps car le commando est exfiltré sous protection policière. Pétel et Coronel assument même publiquement l’action. Ce n’est que tardivement devant le scandale national que des mesures contre eux sont prises. De même, alors que les noms d’une bonne partie des membres du commando cagoulé circulent largement et sont révélés lors d’une conférence de presse par les étudiantes et étudiants, ils ne sont ni auditionnés par la police, ni mis en cause. Rajoutons que Médiapart a révélé qu’un témoin a été insulté et menacé lors de son audition par la police. Cet exemple montpelliérain est particulièrement flagrant de l’usage de milices par les pouvoirs publics lors d’opération de maintien de l’ordre. Ainsi, lorsque l’État ne peut pas ou ne veut pas intervenir par la police, il lui reste l’option de laisser d’autres faire le sale boulot, que ce soit des professeurs réactionnaires ou des groupuscules fascistes qui ne sont que trop heureux qu’on leur laisse la bride sur le cou.

Ce n’est pas la première fois que l’État utilise des milices pour remplacer la police et attaquer des mouvements sociaux. Ainsi, en 2014-2015 sur la ZAD du Testet près de Sivens, après l’assassinat de Rémi Fraisse, les gendarmes sous-traitent la répression aux pro-barrages constitués en milice. Parmi leurs exploits marquants, le siège des accès de la ZAD pendant deux semaines, émaillé de violences, le tout sous le regard bienveillant des gendarmes mobiles  [1].

Mutation du maintien de l’ordre français

Ainsi, les attaques d’universités par des groupes d’extrême droite ne sont pas seulement le signe que ces groupes s’agitent. Ils sont aussi le marqueur d’une nouvelle mutation du maintien de l’ordre français. Après la répression de la loi Travail, marquée par une extrême brutalité policière, il semblerait que les forces de l’ordre changent leur fusil d’épaule et au contraire interviennent pour l’instant, moins souvent et de manière moins brutale (ce qui ne veut pas dire qu’ils soient devenus des bisounours, comme le montre l’attaque de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en avril 2018 ou les interventions sur divers campus universitaires).

Dans ce contexte-là, cet usage de l’extrême droite et des milices permet dans certains cas de faire le «  sale boulot  » sans que la police n’ait à intervenir. De plus, cette stratégie va plus loin. Elle permet aussi de mettre en scène une «  stratégie de la tension  »  : les attaques de milices, les affrontements entre extrême droite et antifascistes peuvent créer un état de désordre et de tension qui ne permettent que mieux de justifier des mesures autoritaires et la répression d’État par la suite.

En tous cas, une chose est certaine, et il faut le savoir, participer à des mouvements sociaux, des luttes et à des grèves est devenu une chose qui peut être dangereuse. Il ne sert à rien de réclamer une protection policière contre des attaques qui font partie intégrante de la stratégie de maintien de l’ordre de l’État français. Nous devons donc penser à assurer notre autodéfense, car personne d’autre ne le fera à notre place…

Matt (AL Montpellier)

[1Pour se faire une idée des violences sur la ZAD du Testet  : «  Montage violences des milices de la FNSEA sur des Zadistes  », en ligne sur Youtube.com

 
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