Antisémitisme : Contrer les intox sur « les Juifs »

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Ces derniers mois, dans le mouvement social, les groupes antisémites n’ont cessé de propager leurs intox sur le « complot sioniste », le « pouvoir de Rothschild », ou de Georges Soros, ou de BHL, ou du Mossad, etc. À chaque fois, le but est de jeter le soupçon sur l’ensemble des Juives et Juifs. Comment répondre ? Cinq exemples.

Conspi n°1 : On voit bien que les Juifs sont très présents dans les médias, il faut passer sous leurs fourches caudines pour pouvoir s’exprimer.

FAUX. Les antisémites focalisent l’attention sur quelques journalistes libéraux ou propriétaires de grands médias proches du pouvoir, et qui par ailleurs sont d’origine juive. Ils incarneraient un complot pour déposséder le peuple de son droit d’expression. Or s’il est exact que le paysage médiatique est lié aux pouvoirs économique et politique, pointer ses protagonistes en fonction de leurs origines, c’est avoir une grille de lecture raciste, donc non seulement haineuse… mais faussée ! En France, les principaux médias appartiennent à l’État et à de grands groupes (Bouygues, Bolloré, Bertelsmann, Lagardère, Altice...). S’ils défendent une vision néolibérale et atlantiste de l’actualité, cela ne tient pas aux origines de leurs dirigeants, mais à leurs intérêts capitalistes. Leurs fourches caudines ne sont donc ni catholiques, ni juives : elles relèvent de la pensée unique libérale et atlantiste, et c’est cela qui fait système.

Conspi n°2 : C’est de notoriété publique que la famille Rothschild domine la finance mondiale. Elle a financé le mouvement sioniste et a engendré deux présidents français  : Pompidou et Macron.

FAUX. Comme pour les médias, les antisémites attirent l’attention sur une petite partie pour mieux ignorer le tout. Rothschild est une célèbre famille capitaliste, qui a donné son nom à plusieurs banques d’affaires et de conseil… qui ne dominent nullement « la finance ». Leur chiffre d’affaires est bien inférieur à celui des principales banques françaises (BNP-Paribas, Crédit agricole, Société générale, Banque populaire…), pour ne pas parler des banques états-uniennes, allemandes, britanniques, suisses et des fonds souverains chinois et saoudiens ! Le grand capital, celui qui façonne la planète, est transnational, il n’est réductible ni à une nationalité ni à une religion.

L’omnipotence de la dynastie Rothschild : un thème antisémite vieux de 150 ans déjà, et toujours réinventé (avec certes une bonne touche de kitsch dans ce mème complotiste).

Comme toutes les groupes capitalistes qui veillent au grain, la banque Rothschild possède un carnet d’adresses et entretient des réseaux au sein de l’appareil d’État. Macron y a travaillé, comme bien d’autres énarques qui naviguent entre le public et le privé. Mais ce qui pose problème chez Macron, ce n’est pas son CV ni sa personnalité : c’est qu’il préside un État capitaliste, sa politique est donc au service du patronat et des banques en général, et saigne les classes populaires et une partie des classes moyennes.

Conspi n°3 : Le businessman Bernard-Henri Lévy (BHL) dispose d’une influence géopolitique majeure : c’est lui qui a obtenu de Sarkozy la guerre contre la Libye en 2011, dans l’intérêt d’Israël et du sionisme.

FAUX et réducteur. BHL est un intellectuel médiatique, il est juif… donc il serait impossible de lui résister même quand on est chef de l’État  ? BHL fait en réalité partie d’un courant intellectuel plus large, celui des libéraux interventionnistes qui plaident pour l’ingérence militaire des États occidentaux dans les conflits à l’étranger, au nom de la morale et de l’humanitaire. Mégalomane, en recherche d’un rôle à jouer devant l’Histoire, BHL a fortement médiatisé son activisme en faveur d’une intervention militaire française en Libye en 2011, comme il l’avait fait pour la Bosnie vingt ans plus tôt. Il a certes intercédé auprès de l’Élysée en faveur de certains opposants à Kadhafi, mais il surestime son propre rôle dans la décision d’entrer en guerre. Rappelons le contexte : après la Tunisie et l’Égypte, le peuple libyen s’était révolté contre son despote. L’alliance Kadhafi-­Sarkozy avait capoté ; les contrats signés par Tripoli ne seraient pas honorés ; le président français voulait se venger, et pariait sur le remplacement de Kadhafi par un gouvernement qui serait son obligé et ouvrirait le pays aux entreprises tricolores. D’où l’engagement de l’armée française. L’intérêt d’Israël ne pèse rien dans cette affaire.

Conspi n°4 : Le milliardaire Georges Soros – encore un juif  ! – s’ingère dans les affaires du monde pour promouvoir l’immigration et le libéralisme culturel (droits des femmes, LGBT, etc.)

DIVERSION. Georges Soros, citoyen états-unien d’origine hongroise, appartient à cette catégorie de milliardaires qui, à l’instar de Rockefeller, Carnegie, Bill Gates, l’Aga Khan ou Al-Walid Ben Talal, ne se contentent pas d’entasser des dollars, mais se bercent aussi de l’illusion qu’ils peuvent « rendre le monde meilleur ». La fondation Open Society de Soros s’inscrit ainsi dans cette veine du capitalisme rainbow  arc-en-ciel  ») qui voudrait améliorer l’image du système en le rendant plus inclusif vis-à-vis des minorités. Ce courant est aussi celui de Barack Obama, Hillary Clinton ou Emmanuel Macron.

Pour l’extrême droite, Soros est un des grands orchestrateurs de la décadence de l’Occident blanc et chrétien.

Face à lui, un courant rival est incarné par des milliardaires comme Robert Mercer, les frères Koch, Donald Trump, Mohamed ben Salmane ou Vladimir Poutine, arc-boutés sur la défense d’un capitalisme conservateur, hétéropatriarcal, climato-négationniste et raciste. Ce courant est également celui de Viktor Orban ou de Benyamin Netanyahou (qui détestent Soros). Ceux-là aussi dépensent des fortunes pour entretenir à l’étranger des réseaux d’influence défendant leurs valeurs.

Bref, deux courants capitalistes rivaux, où se retrouvent des milliardaires chrétiens, juifs ou musulmans… Le vrai problème, c’est le poids politique que l’argent leur confère, pas leur religion. Focaliser sur Soros, c’est le truc des antisémites de la fraction conservatrice...

Conspi n°5 : Il n’y aurait pas de motif au ressentiment à l’égard des Juifs s’il n’y avait pas les crimes de l’État d’Israël...

FAUX. Les antisémites n’ont pas attendu 1948 et la création de l’État d’Israël pour déployer leur haine, inventer le ghetto, fomenter des pogroms et le génocide. Israël est un État confessionnel qui revendique une identité juive et prétend parler au nom des Juifs du monde entier. Pourtant, de nombreuses et nombreux Juifs lui refusent cette prétention, s’écrient « Pas en notre nom ! » et dénoncent l’écrasement du peuple palestinien.

Utiliser les crimes de l’État d’Israël pour jeter le discrédit sur l’ensemble des Juifs et Juives, c’est donc la même démarche raciste que d’utiliser les crimes djihadistes pour jeter le soupçon sur l’ensemble des musulmanes et des musulmans.

Que conclure de tout cela finalement ?

Le capital est athée, islamique, catholique ou juif, peu importe, en réalité il n’a aucun dogme, hormis celui de croître sans limites. Face à lui, notre réponse, c’est la solidarité de classe, antiraciste et anticolonialiste. Ne faisons pas le cadeau aux capitalistes de verser dans la racialisation : c’est leur tactique, pas la nôtre.

Laurent Esquerre (AL Aveyron)

 
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