Entretien

Claudine Cornil (syndicaliste) [2/2] : « C’est au syndicalisme de mener un travail de déconstruction des pratiques managériales »

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Dans le numéro du mois de mars d’Alternative libertaire, Claudine Cornil revenait sur son parcours syndical à la CGT et sur les évolutions de la question du travail en son sein. Elle nous explique, dans cette deuxième partie de l’entretien, les démarches et perspectives pour remettre le rapport au travail au centre des stratégies syndicales.

Alternative libertaire : Quelle démarche de lutte serait à mettre en œuvre dans les organisations syndicales ? Au niveau des pratiques militantes, du rapport aux salarié.es ?

Claudine Cornil : Pour moi, la première des luttes, c’est celle qui vise à ouvrir des espaces de parole et de compréhension sur le travail… On ne fera pas l’économie de cette reprise de pouvoir qui, pour s’effectuer, doit s’inscrire dans le temps long. Le psychanalyste Roland Gori dit qu’avec la prétendue culture du résultat, le récit sur le travail a complètement disparu. C’est au syndicalisme de lui redonner une place et une fonction de socialisation.

Pareillement, il faut interroger la grève comme moyen d’arrêter la production ou le service. On voit bien que c’est de plus en plus problématique pour les salarié.es de faire grève. Porter un jugement moral là-dessus ne mènera à rien. Il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Des raisons comme l’endettement des ménages ou l’intoxication médiatique sont souvent avancées. Il est probable que les nouvelles organisations du travail pèsent aussi lourdement car elles ont pour point commun de rendre le ou la salarié.e seul.e comptable de son travail. C’est ce qu’on appelle en termes pédants « l’intériorisation de la contrainte » et cela explique, pour partie, les suicides de certains et certaines salarié.es. Pour en finir avec le travail, ils ne voient plus d’autre issue qu’en finir avec eux-mêmes. C’est au syndicalisme de mener un travail de déconstruction de ces pratiques managériales qui font de chaque travailleur ou travailleuse son propre tyran. Je connais un syndicat, dans la santé, dont le premier objectif, c’est de démontrer que si les agents et les agentes ne peuvent pas faire le travail, ce n’est pas de leur faute. Le syndicat des agents du conseil départemental du Morbihan a aussi posé comme fondamental le travail collectif de décodage des pratiques managériales tant dans leurs finalités que dans leur fonctionnement et leurs effets.

Peu importe la manière dont on se bat et les moyens si, en ­arrière-plan, on a construit une stratégie qui part des objectifs qu’on se donne et qui est réévaluée en fonction de ce qui se passe. J’ai bien aimé la lutte contre la loi travail parce que j’avais le sentiment très rassurant que, du sommet à la base, les choses étaient pensées et organisées.

Qu’est-ce que peut-être le travail « bien fait » (revendication de la CGT), c’est-à-dire la maîtrise de son travail et la fierté qu’on en a, dans des secteurs comme l’industrie de l’armement ou l’agro-alimentaire par exemple ?

Claudine Cornil : C’est une très bonne question. La question du travail bien fait peut en effet se limiter aux procédures et à la qualité. Et on peut concevoir que les travailleurs et les travailleuses s’épanouissent à fignoler des ogives nucléaires ou à traiter des poulets aux antibiotiques dans les règles de l’art. Eichmann était très satisfait de répondre aux objectifs d’acheminement des juifs vers les camps d’extermination. Cependant, on s’aperçoit vite qu’ouvrir la réflexion sur comment on fait, pose aussi celle du pourquoi on le fait et du sens du travail, du rôle de la production ou du service pour la société qui nous entoure, du process de production et des échanges internationaux, de la matière première, des investissements, de l’emploi, des capitaux, de l’articulation avec la vie privée, des transports, de la garde des enfants, de la formation professionnelle, etc.

Ouvrir la réflexion sur le travail, c’est s’ouvrir sur le monde et l’interroger, c’est se situer dans l’Histoire et s’approprier une culture, celle de son métier, celle du monde du travail, de sa classe. C’est potentiellement, à partir de son histoire singulière, s’ouvrir sur l’universalité de l’humain.

En cela, partir du travail est terriblement offensif. C’est créateur de dignité, d’exigences sociales et de fraternité. C’est potentiellement porteur d’une remise en cause radicale de notre mode de production capitaliste. Prenons le cas de quelqu’un qui est blessé et qui va aux urgences par exemple. S’il se pose comme usager et comme consommateur, il va fulminer contre le personnel en raison de la longueur de l’attente. S’il se pose en travailleur, il va pouvoir décoder ce qui se passe, et malgré son état, faire savoir au personnel hospitalier qu’il les comprend, les soutient et dénonce les politiques budgétaires qui frappent l’hôpital.

Quels ont été et sont les freins ou obstacles à la CGT et plus globalement dans le mouvement syndical à une stratégie revendicative axée sur le travail ? Peux-tu citer des exemples dans des secteurs professionnels et des avancées dans d’autres ?

Claudine Cornil : Il y a des secteurs comme la santé où, de fait, la question du sens du travail et des moyens alloués pour le faire se pose de manière cruciale. Parce que le travail empêché est dangereux pour les patients et les patientes. Les démarches syndicales dans les établissements partent tout naturellement de l’exercice du travail réel. Dans certains secteurs comme la navale, on voit aussi des démarches qui visent à élaborer des contre-projets industriels qui reposent sur la satisfaction des besoins sociaux, le respect de l’environnement et pas seulement sur la création d’emplois. On voit beaucoup d’expériences comme celles-là. C’est souvent l’annonce d’un PSE (« plan de sauvegarde de l’emploi ») qui permet d’amorcer la réflexion sur ce qu’on produit, pourquoi on produit et comment.

Il y a des secteurs où l’idée même que les professionnel.les exercent un « travail » est problématique. C’est le cas de secteurs de la fonction publique ou de certains métiers. Je citerais par exemple les enseignants et enseignantes ou les médecins. Chez eux, le travail est vécu majoritairement comme une « mission ». Or cette notion, très marquée par une dimension sacrificielle, par le don de soi et l’abnégation, est incompatible avec un syndicalisme de conquête de droits. Demander l’application de droits existants est quasiment une faute professionnelle puisque demander cela, c’est penser à soi avant les élèves, avant les patients et les patientes…

Ce qui est étonnant, dans le métier d’enseignant par exemple, c’est que la souffrance au travail est exhibée comme la preuve de l’engagement professionnel, qu’il ne faut pas y mettre un terme parce que cette souffrance est inscrite dans la culture du métier... C’est très complexe et cela ressemble aux « œillères volontaires » des travailleurs du bâtiment ; une construction défensive très puissante qui permet aux travailleurs de ce secteur de continuer à travailler dans des conditions dangereuses en niant le danger, en jouant avec lui, en ne mettant pas leurs EPI (équipement de protection individuelle) par exemple. Un ergonome comme Damien Cru, qui intervient d’ailleurs dans les formations travail/santé de la Ferc, montre en quoi le syndicalisme, plutôt que d’aller contre, pourrait faire avec ses constructions défensives, avec tout ce que les travailleurs et les travailleuses ont inventé pour tenir…

Les camarades du conseil départemental CGT du Morbihan organisent prochainement un colloque dont un des enjeux est d’ouvrir la parole sur ce que les agents et agentes ont inventé pour se protéger, protéger leur santé et protéger leur travail du management... L’idée est de mettre en lumière des pratiques clandestines et de les socialiser, pour faire de ces actes de création une force susceptible de remettre en cause le management en question. C’est une sorte d’aïkido syndical !

Remettre au centre de l’activité syndicale et politique le travail, n’est-ce pas s’accommoder du capitalisme comme on peut l’entendre dans certains milieux alternatifs de gauche ? Parce que le travail serait une valeur intrinsèque du capitalisme et du productivisme, de l’esclavage salarié ?

Claudine Cornil : Le travail est au centre de toute vie humaine. Il est impossible de concevoir une société dans laquelle il n’y aurait pas de travail. Si on regarde autour de nous, tout est le fruit du travail des hommes et des femmes : routes, maisons, écoles, moyens de transport, nourriture, éducation, soins... Après, la manière dont ce travail est organisé et sa finalité sont des constructions sociales qui évoluent dans l’histoire. L’esclavage est un mode de production dans lequel quelques personnes travaillent pour les autres et dans le même temps, sont privées de tous droits. Le mode de production capitaliste est différent : ceux qui ont les capitaux et celles et ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail sont opposé.es dans leurs intérêts : c’est ce qu’on appelle la lutte des classes. Cette lutte des classes oppose capital et travail. Cela veut dire qu’on ne peut en avoir la compréhension que si on se pose non seulement la question du capital, de la Bourse, des actionnaires, etc., mais aussi celle du travail salarié, qui n’est pas loin de l’esclavage quelquefois d’ailleurs...

Se cantonner dans la lutte syndicale aux questions de salaire, de retraite et d’emploi ne pose pas les questions de fond :qui travaille ? Pourquoi on travaille ? Pour qui ? Pour quels besoins ? Dans quel cadre ? Par ailleurs, la question de la dignité, qui est le point de départ de toutes les luttes dans l’histoire, n’est plus portée syndicalement et encore moins politiquement alors qu’elle est au cœur du discours « spontané » des travailleurs et des travailleuses sans emploi ou privé.es d’emploi.

Comme le montre le spécialiste en droit social Alain Supiot, le compromis historique qui a fondé le salariat au XIXe siècle est en train de disparaître. Ce compromis était fondé sur : il y a ceux qui ont les capitaux et qui exploitent et il y a celles et ceux qui sont obligés de vendre leur force de travail et qui, en contrepartie de leur exploitation et de leur aliénation, bénéficient, d’une certaine sécurité et de certains droits. Avec l’uberisation et la numérisation, accompagnées par des lois comme la loi travail, on arrive à une organisation nouvelle du travail qui s’appelle « le travail au robinet » : le capital entend mettre un terme au salariat trop contraignant et met en place des organisations ou le travail doit être « accessible » quand on en a besoin seulement.

La notion de sécurité disparaît totalement. On va, si on ne fait rien, vers un capitalisme post-salarial. On voit que le capital est tout à fait capable de s’adapter, de se renouveler, de dépasser ses contradictions et que face à cela, nos grilles de lecture sont quelquefois un peu rigides et archaïques. Il faut libérer la parole, l’imagination et la pensée sur ces questions liées au travail qui sont, non seulement syndicales, mais fondamentalement politiques. Pour cela, on ne fera pas l’économie d’un gros travail d’appropriation des apports d’intellectuel.les et de chercheurs ou chercheuses.... Il faut donc reconstruire l’idée que la culture est émancipatrice… Je trouve que la CGT a un peu laissé filer cette dimension fondamentale et, jusqu’à peu, indissociable de l’histoire du mouvement ouvrier.

Dans les élections présidentielles à venir, la plupart des candidats se réclament de la « valeur travail ». Est-ce à dire que les luttes et les réflexions actuellement en cours à la CGT sont solubles dans le spectre politique actuel ? Autrement dit, en quoi l’approche du travail de la CGT et de ses composantes qui portent le fer sur cette question centrale est à l’opposé des discours politiques dominants ?

Claudine Cornil : Je déteste l’expression « valeur travail » qui est une manière de renvoyer à la devise pétainiste « travail, famille patrie », ou même au sinistre « Arbeit macht frei » [1]… Autre chose est de porter la question de la valeur DU travail, valeur qui se pose non seulement en termes de valeur d’échanges mais aussi de valeur d’usage bien sûr.

Le travail est globalement un impensé depuis plusieurs décennies. On l’a vu, du moins du côté de la « gauche ». Aussi, j’ai été surprise de voir le mot travail revenir sur la scène sociale à travers la loi étrangement baptisée par ses détracteurs et détractrices « loi travail ». Je crois que c’est le retour du refoulé et le signe que le corps social veut mettre un terme au silence sur cette question, la remettre au cœur du débat démocratique. Il est désolant que certains hommes politiques, qui se disent de gauche, entendent la réduire à celle du revenu universel ou du revenu d’existence.

À nous, syndicalistes comme citoyens et citoyennes, de prouver que c’est de bien d’autre chose que nous voulons débattre.

Propos recueillis par Rémi Ermon (AL Lorient)

[1« Le travail rend libre », marqué à l’entrée des camps de concentration nazis, NDLR

 
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