Vivre et résister malgré l’occupation

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Vivre et résister malgré l’occupation
Texte de Pierre Stambul

Je croyais tout savoir : les colonies et les check points, l’annexion,
le fait accompli, l’arrogance, les humiliations quotidiennes, les camps
de réfugiés, les assassinats « ciblés », les milliers de prisonnierEs …
Rien ne vaut la découverte de cette réalité.

Voyager c’est possible, mais pas à Gaza.
Ce texte est complètement subjectif, il mêle impressions (forcément
partielles et partiales) de voyage et tentative d’analyse. J’étais en
Palestine avec un petit groupe fin décembre et début janvier. On peut y
aller et les PalestinienNEs espèrent toutes sortes de visites : action
de solidarité, témoignage ou même tourisme « intelligent ». Avec un guide,
notre petit groupe a alterné minibus et transports locaux, hôtels et
logement chez l’habitant. Nous avons discuté avec des « politiques » mais
aussi avec des PalestinienNEs anonymes qui ont raconté le quotidien.
Nous avons ajouté à la Cisjordanie une journée chez les Bédouins du
Naqab (Néguev en hébreu). Nous n’avons pas été à Gaza, prison à ciel
ouvert et nouveau « laboratoire » pour l’occupant. C’est devenu quasi
impossible. Pour un occidental, il faut s’adresser à son ambassade et il
faut que celle-ci fasse un ordre de mission qui parvienne à convaincre
les Israéliens. Des archéologues et quelques journalistes ont pu passer.
Mais Amira Hass, journaliste israélienne anticolonialiste qui a vécu à
Gaza ne peut plus y aller. Quand Barenboïm a voulu y faire un concert,
son musicien palestinien a été refoulé. Même les pèlerins de Gaza ont un
mal fou à revenir de La Mecque. Deux d’entre eux sont morts au barrage
d’Erez. Et pendant notre séjour, une vingtaine d’habitants de Gaza dont
comme d’habitude des femmes et des enfants ont été tués par l’armée
israélienne. Prétexte avancé : l’utilisation de roquettes plus
puissantes que les Qassams qui ont atteint Ashkelon à 17 km de Gaza. La
sécurité de l’occupant n’a pas de prix.

Vous avez aimé le génocide des Amérindiens ? Vous adorerez l’ethnocide
des Bédouins.
C’est du mauvais humour, mais on ne peut pas éviter cette comparaison.
Le Neguev est un immense désert qui va de Gaza à la Mer Rouge et qui
couvre plus de 50% de la superficie de l’Israël d’avant 1967. Quand les
Israéliens ont conquis la région en 1948, elle était habitée par les
Bédouins depuis plusieurs siècles. Dès 1950, les Bédouins ont été
chassés des zones où ils menaient leur vie de nomades mais aussi de
Beersheva où 4000 d’entre eux s’étaient installés. Ils ont été regroupés
dans le triangle Beersheva - Arad - Dimona dans le nord du Neguev. Pour
les Israéliens, il était crucial de s’accaparer l’espace. Des villes ont
été créées, pauvres et donc peuplées de Juifs venus des pays arabes
(Dimona, Sdérot). Des kibboutz sont apparus en plein désert comme Sede
Boqer qui fut celui de Ben Gourion. Les Israéliens ont voulu imposer la
sédentarisation des Bédouins dans des espèces de réserves sordides où
leurs activités traditionnelles (élevage, artisanat …) étaient
impossibles. Les Bédouins sont retournés dans le désert. Les Israéliens
ont alors créé 7 villages « planifiés » où vivent 35% des 180000 Bédouins
du Néguev. Nous avons séjourné dans l’un d’entre eux (Laqya entre
Beersheva et le début de la Cisjordanie). C’est pauvre, mais cela
ressemble encore à un village. La maison de nos hôtes était « illégale ».
Cette dénomination fait sourire : « on nous explique que nous violons la
loi du pays, mais c’est notre pays, nous y avons toujours habité, bien
avant les Israéliens ». Les autres Bédouins (près de 120000 personnes)
habitent dans des villages non reconnus. Non reconnu implique : pas
d’eau, pas d’électricité, pas le droit de construire en dur. Et
régulièrement il y a des expulsions et des démolitions de maison (270
l’an dernier). Ces villages sont des amas de taule. Souvent, l’intérieur
de ces maisons étonne : des parpaings dissimulés assurent la solidité de
l’édifice et tout a été fait pour avoir des pièces spacieuses. Dans un
de ces villages non reconnus, nous rencontrons un spécialiste
mondialement reconnu de l’élevage des dromadaires. Il a été envoyé dans
des congrès internationaux par les Israéliens. Pourtant, il vit dans un
bidonville où une casse automobile a été transformée en pigeonnier. Au
sud de Beersheva, les habitants d’un autre village non reconnu vivent un
drame quotidien. On les a chassés de leurs terres, il y a 50 ans, en
leur disant que c’était provisoire. Ils vivent depuis, coincés entre une
centrale électrique très bruyante (eux n’ont pas l’électricité), et une
mine particulièrement toxique dans la zone industrielle de Ramat Huvav.
Les maladies et la stérilité des femmes sont très développées. Les
Bédouins de la région de Beersheva forment 28% de la population et ils
occupent moins de 1% des terres. Sur les terres confisquées dans la
plaine, les Israéliens ont développé une agriculture moderne (terres
irriguées, pépinières …). Israël se dit un pays démocratique. Pour les
Juifs peut-être mais comment qualifier autrement que par « apartheid » une
discrimination aussi totale ? Les Bédouins se sont organisés. Il existe
un conseil régional des villages non reconnus (http://www.rcuv.com). Les
villageois élisent leurs délégués. Des manifestations régulières ont
lieu. Quelques parlementaires les défendent. Mais les Bédouins se
sentent très isolés et appellent à l’aide. D’autant que la situation des
Bédouins de Cisjordanie régulièrement expulsés des abords de la route
Jérusalem - Jéricho n’est guère plus enviable.

Partout les colonies et le Mur.
Jérusalem Est occupe 4% de la superficie de la Cisjordanie. La moitié
des 450000 israéliens habitant les territoires occupés y vivent. Les
colonies de Jérusalem Est sont des cités luxueuses : au sud Gilo, Gush
Etzion, Har Homa. L’agglomération de Bethléem (180000 habitants) est
quasiment totalement encerclée par le mur et les colonies. Har Homa
était autrefois une forêt sur une colline qui a « miraculeusement » brûlé
le premier jour des négociations Arafat - Barak, il y a quelques années.
C’est maintenant une ville luxueuse de 15000 habitants située à quelques
centaines de mètres du centre de Bethléem. Les 300 nouveaux logements en
projet, vont définitivement séparer les Palestiniens de Bethléem de
leurs compatriotes de Jérusalem.
Al-Waladja est un petit village de l’agglomération de Bethléem avec ses
oliviers (l’un d’entre eux est très connu dans la région, il a plus de
2000 ans). Autrefois le village était situé de l’autre côté du vallon.
Les villageois ont dû partir en 1948 et ont pu voir leurs anciennes
maisons rasées. Aujourd’hui, le mur en construction est en train de
défigurer le village. Les villageois nous emmènent le long de la ligne
verte (l’ancienne frontière) matérialisée ici par la voie de chemin de
fer qui monte à Jérusalem. Ils nous montrent des maisons dynamitées, des
fontaines mises hors d’usage. On nous a vus depuis la route de
contournement (interdite aux Palestiniens). L’armée arrive. Le capitaine
est Druze et très agressif (Les Israéliens ont voulu faire des Druzes
des collaborateurs. Les Druzes font l’armée. Mais une partie de cette
communauté refuse aujourd’hui de jouer ce rôle. Il y a des refuzniks
druzes). Le ton monte avec les villageois. Finalement, sans doute à
cause de notre présence, ils ne seront pas arrêtés. Plus loin dans le
village, les bulldozers sont déjà passés et la construction du Mur va
commencer. Une maison résiste. Son propriétaire refuse de partir avec
l’espoir que le Mur sera détourné et que sa maison ne sera pas détruite.
Dans le vallon, un villageois militant a aménagé une espèce de blockhaus
où il séjourne en permanence pour empêcher l’avancée du Mur.
Au Nord de Jérusalem, les colonies sont tout aussi nombreuses. La
construction du tramway est presque achevée. Il aboutira à Pisgat Zeev.
Il traverse aussi un quartier palestinien. Ses habitants seront obligés
de l’utiliser, ce qui devrait diminuer leur protestation. À l’Est de
Jérusalem, l’immense colonie de Maale Adoumim construite avec l’argent
de sectes antisémites américaines (les Chrétiens Sionistes) coupe en
deux la Cisjordanie. Le jour de l’ouverture des discussions d’Annapolis,
Olmert a annoncé 750 nouveaux logements pour cette colonie.
Sur la route de contournement qui mène à Naplouse, les panneaux
indicateurs n’indiquent que des colonies aux noms bibliques : Ofra,
Shilo … Toutes les grandes villes palestiniennes sont encerclées par les
colonies. Celles-ci consomment 80% de l’eau de la Cisjordanie. Il faut
savoir que les Palestiniens n’ont pas le droit de creuser des puits, ni
de produire de l’électricité. Ils sont obligés d’acheter l’eau et
l’électricité aux compagnies israéliennes. Il n’y a que quelques zones
au nord de la Cisjordanie où on ne trouve pas de colonies. Quelques-unes
ont été démantelées. Par contre, en plein centre des territoires
occupés, Ariel est devenue une véritable ville avec université et zone
industrielle appelée à devenir une zone franche. Dans le village de
Sebastia situé au milieu des ruines de la ville antique, une colline
domine la colonie de Shavi Shemron. C’est rare, en général, les colonies
occupent le haut des collines. Nous entendons des rafales de
mitraillettes provenant de la colonie et du camp militaire. Entraînement
 ? La scène se passe le 2 janvier au soir. Quelques heures plus tard,
Naplouse distante de 15 Km sera investie par l’armée israélienne.
Je demande au téléphone à Uri Avnéry, pacifiste infatigable pourquoi il
est toujours partisan de deux Etats vivant côte à côte. « Parce que c’est
la seule solution réaliste ». « Et les colons, ils resteront ou devront
partir ? » « Ils resteront et devront accepter de vivre dans un Etat
Palestinien ». Là, j’ai du mal à suivre Uri. Comment un Etat Palestinien
pourra-t-il être viable avec ces poches de fascisme militarisées ? Ce
qui est sûr, c’est que la principale raison de l’échec total des accords
d’Oslo, c’est qu’ils n’ont pas exigé en préalable l’arrêt de la
colonisation. Depuis Oslo, le nombre de colons a doublé. Cela explique
bien sûr pourquoi Annapolis est une (sinistre) blague (pour reprendre
les termes d’Uri) et pourquoi l’Etat palestinien envisagé par Bush ou
Olmert ressemble à tout sauf à un Etat.

Check points et cicatrices de la répression.
Il reste entre 500 et 600 check points en Cisjordanie sur un territoire
grand comme un département français. Parfois le passage a été facile
pour nous avec une simple présentation du passeport. À deux reprises, on
a eu droit à la fouille des bagages, notamment quand les soldatEs
(souvent des adolescentEs qui éprouvent une certaine jouissance à
humilier les PalestinienNEs) se sont étonnés de nous trouver dans le bus
régulier Bethléem - Jérusalem alors que les touristes (notamment les
pèlerins) voyagent en bus de tourisme. Et puis, à l’entrée de Naplouse,
il a fallu changer de véhicule et passer à pied. Joyeux bordel avec les
taxis de part et d’autre. Selon leur immatriculation, les véhicules ont
droit à telle ou telle zone et à telle ou telle route. Pour les
Palestiniens, c’est un casse-tête permanent. Il faut imaginer
l’itinéraire en fonction des check points. Pour aller de Naplouse à
Sebastia (15 Km), on en a fait 50, mais sans barrage. Pour entrer sans
check point dans Bethléem, on a fait deux demi-tours. À Jéricho, le
casino Oasis qui avait été créé en 1993 avec les accords d’Oslo fut la
plus grande entreprise de Palestine (500 employés). Il a été fréquenté
par des rabbins et des Juifs religieux (alors que le jeu est
formellement interdit dans la religion juive). Depuis l’Intifada, il est
fermé, mais de toute façon, les employés qui venaient de plusieurs
villages de Cisjordanie, ne peuvent plus se rendre à Jéricho.
Pour les Palestiniens, importer ou exporter est un casse-tête. Les
Israéliens peuvent à tout moment tout bloquer et ils ne se sont pas
privés de laisser pourrir des produits importés ou exportés. Même les
entreprises qui commercent avec la Jordanie par le pont Allenby sur le
Jourdain (comme certaines savonneries de Naplouse) sont à la merci du
bon vouloir israélien. D’autant que ceux-ci contrôlent aussi l’eau et
l’électricité.
Jéricho est une ville singulière, avec de nombreux Noirs, descendants
des Soudanais venus avec Mehemet Ali, sultan d’Egypte au début du XIXe
siècle. Au cœur de la ville, des gravats constituent le dernier souvenir
de la prison. Conformément aux accords d’Oslo, l’Autorité Palestinienne
y a emprisonné ceux qui continuaient la lutte armée. En 2001, en pleine
Intifada, le général israélien Rehavam Zeevi, fondateur du parti
d’extrême droite Moledet qui prônait le « transfert » (c’est-à-dire
l’expulsion) de tous les Arabes au-delà du Jourdain, a été tué par un
membre du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine, fondé par
Georges Habache). L’auteur de cette exécution et la direction politique
du FPLP (dont le secrétaire Ahmed Saadate) ont alors été emprisonnés à
Jéricho sous la responsabilité conjointe de la Grande-Bretagne et des
Etats-Unis. Mais en 2006, les Israéliens ont attaqué la prison. Les
observateurs occidentaux se sont retirés sans protester. Les policiers
et gardiens de prison qui ont voulu résister ont été tués et les
prisonniers ont été déportés en Israël. Du coup, l’Autorité
Palestinienne a fait détruire la prison. Et aujourd’hui la grande route
(de contournement) qui longe le Jourdain au nord de Jéricho s’appelle
route Rehavam Zeevi. Un peu comme si on avait en France l’autoroute Le
Pen ou la rocade Papon.
À Bethléem, le camp de Dheishe (environ 12000 habitants) subit des
« incursions » régulières de l’armée israélienne. Son centre social a été
plusieurs fois détruit et reconstruit à chaque fois. Pour les
Palestiniens, il est fondamental que les activités collectives se
poursuivent.
Nous sommes avec Michel Warschawski dans la vieille ville de Jérusalem
quand il tombe dans les bras d’un ami : « c’est un ancien prisonnier
politique, condamné à la prison à vie après les attentats du FPLP en
1968 et libéré après 17 ans de prison dans le cadre d’un échange ». En 40
ans, près de 600000 Palestiniens ont connu la prison. À l’échelle de la
France, c’est comme si on avait eu 10 millions d’emprisonnés. Dans un
village qui vit de l’huile d’olive, notre hôte (environ 45 ans) nous
glisse qu’il a été 6 fois emprisonné entre l’âge de 13 ans et l’âge de
35 ans.
Il y a un Français actuellement en prison pour de longues années : Salah
Hammouri, sympathisant du FPLP, accusé d’avoir projeté (intention qui
n’a pas été suivie d’effet) un attentat contre le chef du parti Shass
(parti religieux séfarade. Ce rabbin considère les Palestiniens comme
des serpents et estime que la Shoah est une punition divine contre des
mauvais Juifs). La mère de Salah, Denise, est également française. Une
campagne est lancée en France pour sa libération. Depuis peu, Salah est
visité par des personnels du consulat de France.
Toujours à Jérusalem, dans le quartier « musulman » de la vieille ville,
la maison d’Ariel Sharon, symbole du nettoyage ethnique, est toujours
là, désormais inhabitée.
À Naplouse, les destructions étaient nombreuses la veille de la dernière
attaque : des maisons dynamitées transformées en parking, certains
immeubles encore criblés de balles. Partout dans les rues sont affichées
les effigies des « martyrs » (essentiellement les brigades Al Aqsa). La
répression est ancienne à Naplouse. Le premier maire démocratiquement
élu, Bassam Shaka a été victime d’un attentat fomenté par l’armée et les
colons en 1980. Il a perdu ses deux jambes.
À Jénine, la population garde la mémoire d’Ahmed Al-Khatib, jeune garçon
de 12 ans tué en 2005 « par erreur ». Le père a donné les organes de son
fils, sauvant par son geste deux jeunes Israéliens et une jeune Druze.
Quand les Israéliens ont attaqué le camp en 2002 (où vivent 18000
personnes), les combats ont été particulièrement meurtriers : une
centaine de morts en tout dont une trentaine de soldats. Les bulldozers
ont rasé plus de 300 maisons. Au cimetière, on continue d’honorer les
victimes des combats. Parmi eux, une jeune fille qui était en classe
quand elle a pris une balle en pleine tête. Les enfants qui fréquentent
le « théâtre de la liberté » ont fabriqué des films tous reliés à ces
combats. Pour les filles, c’est l’histoire de l’une d’entre elles
emprisonnée pendant les combats. Pour les garçons, c’est l’histoire d’un
jeteur de pierre qui va affronter tout seul les soldats. Pour les
femmes, c’est l’histoire d’une illettrée que certains de ses enfants
veulent faire voter Fatah, et d’autres Hamas. Elle s’insurge et explique
qu’elle veut l’unité de la Palestine.
Le théâtre reçoit un soutien important de l’étranger qui lui permet de
vivre, notamment d’une association française : l’ATL Jénine (Les Amis du
Théâtre de la Liberté).
J’ai vu des effigies de Saddam Hussein, au côté de celles d’Arafat.
Comment s’étonner qu’il apparaisse comme un héros ? J’ai aussi vu des
graffitis assimilant l’étoile de David à la croix gammée. Autrefois, ça
m’aurait choqué. Mais comment qualifier autrement l’occupant ? C’est à
nous et pas aux Palestiniens de lutter contre la confiscation de
l’étoile de David par une idéologie (le sionisme) et un Etat qui détruit
une société. Quasiment tous nos interlocuteurs savaient que j’étais
juif, cela n’était pas un problème pour eux.

Une société qui résiste collectivement
La grande majorité des Palestiniens n’a connu que l’occupation. Ce qui
frappe dans cette société c’est le grand nombre d’associations.
Il y a des associations de femmes. Elles ont un rôle économique
(l’entraide, l’accès au mini-crédit, la commercialisation des produits
artisanaux) et un rôle éducatif (soutien scolaire, accès à
l’informatique). Il y a aussi des associations de femmes battues
(phénomène qui se développe avec l’occupation sans compter les « crimes
d’honneur »).
Les PalestinienNEs sont très entreprenantEs même si leur avenir est un
grand point d’interrogation. Nous avons visité des coopératives pour
l’élevage des petits ruminants (moutons et chèvres) et pour la culture
de l’olivier. Dans les deux cas, de très gros efforts ont été faits pour
moderniser la production et améliorer sa qualité en utilisant
intelligemment à la fois la coopération internationale et les traditions
locales. Ces coopératives donnent l’exemple aux autres producteurs et
elles grossissent. L’action collective permet d’affronter ensemble les
problèmes de commercialisation et d’exportation et d’obtenir les
meilleurs prix pour la transformation des olives en huile. L’Union des
Fermiers Palestiniens est un syndicat indépendant de l’Autorité
Palestinienne. Il a des liens internationaux avec Via Campesina (comme
la Confédération Paysanne). Si la fabrication du savon reste en général
artisanale, des entreprises modernes commencent à naître. La culture de
l’olivier est apparue en Palestine, il y a plusieurs milliers d’années.
Aujourd’hui la Palestine ne produit que 0,5% de la production mondiale
mais, derrière les gros producteurs (Espagne, Italie, Grèce), c’est une
production de qualité. Pour l’instant, à cause de l’occupation,
l’exportation est faible et le quota d’exportation sans taxe dans
l’Union Européenne est loin d’être atteint. Les Palestiniens disent
parfois : « notre ministère de la défense, c’est le ministère de
l’agriculture ». Il y a un véritable enjeu pour le pays et ses habitants
 : avoir une production de qualité, aux normes internationales, et
pouvoir l’exporter.
Combien y a-t-il de chômeurs en Palestine ? J’ai entendu plusieurs
chiffres : 50%, 46% avec des taux beaucoup plus importants à Gaza ou
dans les camps de réfugiés. Dans cette société, personne n’est laissé
dans la rue ou dans l’exclusion. Les solidarités (familiales entre
autres) sont très fortes. Très peu de personnes vivent avec un seul
travail. Les ouvriers « mouliniers » qui transforment l’olive en huile ne
font ce travail que quelques mois. Le reste du temps, ils cultivent, ou
ils sont chaudronniers. Prenons la situation de nos hôtes à Zababde, une
famille chrétienne. Le père a travaillé en Israël. Il n’a plus de
travail et ne touche aucune retraite. Mais il travaille partiellement
dans la boulangerie familiale que sa femme a montée. Celle-ci a
plusieurs activités sans lesquelles la famille ne pourrait pas vivre :
grâce à un micro-crédit, elle a acheté un four à pain. Elle a une petite
boulangerie, mais aussi quelques oliviers. Elle fait du savon. Elle a
quelques moutons, elle fait chambre d’hôte. Sans ces activités
multiples, ce serait la misère. Là, c’est juste la pauvreté. Cette femme
est revenue sur les dernières élections palestiniennes. Il y avait 4
députés à élire et elle a voté pour 4 listes différentes, FDLP en tête.
Il y a là une certaine explication partielle du résultat du vote, due à
l’extrême dispersion des listes.
La vie quotidienne est assez spartiate en Palestine : pas de chauffage
dans les maisons. L’hiver, on accumule les couvertures et on dort sans
drap. Il y a souvent des coupures d’électricité ou d’eau. L’eau chaude
est rare ou inexistante.
L’écologie est encore inconnue en Palestine avec un problème de plus en
plus urgent de gestion des déchets et d’élimination du plastique. Le
maire d’un village nous a fait part de ses problèmes quotidiens. Il
souhaite un jumelage avec une municipalité française. Il pourrait ainsi
acquérir un camion poubelle et équiper les maisons de panneaux solaires
pour ne plus dépendre de l’électricité israélienne.
Les familles sont très nombreuses même si la natalité commence à baisser
 : 5 enfants en moyenne (encore plus à Gaza ou dans les camps).
L’émigration continue. Les familles font des efforts énormes pour que
les enfants fassent des études, garçons ou filles. Beaucoup d’étudiantEs
partent à l’étranger (y compris en Russie où la chute de l’URSS n’a pas
arrêté ce flux). Après des études qui font que la Palestine a beaucoup
plus de médecins, de professeurs ou d’ingénieurs que les pays arabes
voisins, il est très difficile de trouver en Palestine un travail
correspondant à cette qualification. Il y a un problème général de
relations entre enfants et parents. Quand les parents sont au chômage et
quotidiennement humiliés par l’occupant, ils ne sont plus respectés.
Lors des deux Intifadas, la jeunesse s’est spontanément révoltée.
On l’oublie souvent, il y a une minorité chrétienne en Palestine,
surtout à Ramallah et Bethléem. Les dirigeants de certains partis de
gauche (FPLP, FDLP) sont souvent issus de cette minorité. Les relations
entre Chrétiens et Musulmans n’ont en général jamais posé de problème.
Il y a un respect mutuel et la conscience d’appartenir au même peuple.
Nous avons quand même senti une certaine inquiétude chez de jeunes
Chrétiens. En tout cas, il n’y a quasiment aucun « mariage mixte ».
Dans les camps de Dheishe ou de Jénine, ce sont des militants politiques
qui animent les institutions collectives et qui se battent pour les
maintenir et les développer. Faute de moyens, ces structures se
développent grâce au volontariat et on est étonné par leur dynamisme.
Elles offrent aux habitants des camps (femmes, jeunes …) des salles de
fitness, des ateliers informatiques, des structures de soutien scolaire,
théâtre, cinéma, artisanat … Face au fatalisme engendré par
l’occupation, les projets communautaires, basés sur l’auto organisation,
essaient de casser la victimisation et les barrières à l’intérieur de la
société palestinienne. En même temps, et ce n’est pas une surprise, on
croise dans ces lieux des militants occidentaux venus apporter leur
solidarité aux Palestiniens (SUD, CGT espagnole …). Et à Dheishe, malgré
la pression insistante de l’Autorité Palestinienne, on refuse de payer
l’électricité à l’occupant.
Beaucoup d’ONG interviennent en Palestine. Certaines sont très
critiquées, elles font du business et ne s’occupent que des intérêts des
donateurs. Mais d’autres comme « Project hope » à Naplouse apportent une
aide et une formation effectives. Il y a aussi des jeunes occidentaux
qui viennent passer plusieurs années en Palestine pour transmettre leur
savoir-faire en l’intégrant au savoir traditionnel.
Pour terminer sur la vie quotidienne, nous avons fait la fête pour le
nouvel an dans une grande salle de banquet à Bethléem. Chants et danses,
convives venus de toute la Palestine et même de Jérusalem ou Haïfa.
Étonnant moment de convivialité.

La situation politique
Les médias ont beau matraquer quotidiennement sur la volonté de Bush
d’aboutir à la paix avant la fin de son mandat, vu de là-bas, ça n’a
aucun sens. Dans le journal Haaretz, le journaliste Gideon Levy
rappellait, au moment où Bush allait arriver en Israël les crimes commis
en Irak, le soutien inconditionnel à l’occupation, la volonté de faire
la guerre à l’Iran. Michel Warschawski est persuadé qu’avant la fin de
son mandat, les néo-conservateurs américains vont essayer d’allumer un
incendie au Proche-Orient.
Toujours dans Haaretz, voilà l’analyse intéressante développée à propos
de l’attaque du 3 janvier à Naplouse (1 mort, quarante blessés). Les
groupes armés ont cessé la lutte en Cisjordanie. La police palestinienne
traque tous ceux qui possèdent des armes. Beaucoup de Palestiniens,
toutes sensibilités confondues, sont assez indignés par ce rôle
d’auxiliaire de l’occupant. Les manifestations contre Annapolis en
Cisjordanie ont été réprimées, notamment à Ramallah. Depuis la victoire
du Hamas à Gaza, les arrestations contre les militants du Hamas se
multiplient. Seulement, à Naplouse, les principaux combattants venaient
du Jihad Islamique ou des brigades Al Aqsa. L’occupant est venu faire le
boulot que l’Autorité Palestinienne rechignait à faire : arrêter des
combattants qui ne combattent plus, chercher les armes et les
laboratoires cachés. Agression terriblement humiliante pour Mahmoud
Abbas ou son Premier Ministre Salam Fayyad (ancien fonctionnaire du FMI)
mais les dirigeants israéliens s’en moquent. Ils veulent une
capitulation et ils ne feront rien pour rehausser le prestige de
dirigeants déjà bien discrédités. Ils leur ont assigné un rôle de
collaborateur dont l’Autorité Palestinienne ne parvient pas à se défaire
car ils n’obtiennent rien en échange. Drôle de dilemme : collaborer ou
disparaître.
À propos des anciens groupes armés, signalons la situation de Zakaria
Zubeidi qui fut un des principaux résistants de Jénine. Il a
officiellement renoncé à la lutte armée et les Israéliens ont levé le
permis de tuer qui lui était destiné. Zakaria a été un des fondateurs du
théâtre de la liberté. Il doit aujourd’hui « pointer » tous les jours
auprès de la police palestinienne. Il a fait une demande pour pouvoir
voyager en Europe. Tali Fahima, la jeune Israélienne qui était venu
visiter Jénine pendant l’Intifada et qui avait été condamnée pour haute
trahison a été libérée. Mais elle est très déprimée et se remet mal des
tortures psychologiques qui lui ont été infligées.
Michel Warschawski nous a décrit l’évolution de la société israélienne :
les « valeurs » dominantes autrefois en Israël, mélange de colonialisme et
d’esprit pionnier, sont remplacés par le business , le fric et
l’individualisme. Au nom de ces valeurs, les survivants du génocide nazi
dont beaucoup (ceux qui sont venus récemment de Russie et qui n’ont pas
été indemnisés par l’Allemagne) vivent sous le seuil de pauvreté, sont
ouvertement méprisés par les politiciens. Il y a en Israël 15% de très
riches et 15% de très pauvres. Au milieu, la classe moyenne s’en tire.
L’économie n’a plus besoin massivement de travailleurs peu qualifiés.
Les poches de pauvreté se concentrent chez les Palestiniens de 48 (les
Arabes Israéliens). Le libéralisme a fait que tout devient payant.
L’homme politique qui continue de monter en Israël, c’est le mafieux
d’origine russe Arcadi Gaydamak (poursuivi par la justice française). Il
est désormais favori pour devenir maire de Jérusalem, même si, pour lui,
flatter à la fois l’électorat russe et l’électorat juif orthodoxe,
s’avère être un exercice compliqué. Après s’être rendu populaire pendant
la guerre du Liban en offrant un abri aux populations bombardées,
Gaydamak a récidivé à Sdérot, la seule ville qui est périodiquement
touchée par des obus en provenance de Gaza. Michel a raillé la nullité
de la classe politique israélienne. Selon lui, tous les sondages faits
en Israël montrent qu’une majorité de la population est indifférente au
sort des colonies et est prête à les rendre. D’autres interlocuteurs ont
été moins catégoriques sur ce point, surtout en ce qui concerne la
question de Jérusalem Est. Tous condamnent totalement la notion d’Etat
Juif qui fait des non-juifs des sous-citoyens privés de droit. Le débat
sur 1 Etat/ 2 Etats traverse aussi bien les Palestiniens que les
Israéliens anticolonialistes. Nos interlocuteurs proches du FPLP ont
réaffirmé leur position pour un seul Etat. C’est désormais aussi la
position du principal parti des Palestiniens d’Israël, le Balad.
Nous avons eu une rencontre tout à fait inattendue et surprenante.
Jean-Baptiste Humbert est dominicain et archéologue. Il dirige l’école
biblique et archéologique de Jérusalem qui existe depuis un siècle. Il a
écrit plusieurs livres, notamment sur les fouilles faites à Gaza. Je me
suis senti totalement débordé sur ma gauche quand on a parlé de la
Bible. J’ai repris les théories de l’archéologue Israël Finkelstein
(lire le livre « La Bible Dévoilée »). Dans ce livre, l’auteur explique
que l’épisode d’Abraham (l’arrivée des Hébreux depuis la Mésopotamie),
celui de Moïse (la fuite d’Egypte), celui de Josué (la conquête
sanglante de Canaan), celui de David et Salomon (à l’époque, Jérusalem
était un petit village) ou même l’existence du royaume unifié, sont des
légendes. J-B H. va plus loin. Pour lui, la Bible n’a pas été écrite au
VIIe siècle avant JC, sous le roi Josias, mais encore plus tard pendant
l’exil à Babylone, l’épisode d’Abraham étant clairement une
transposition de cet exil. Quand je demande à ce Dominicain : « mais
alors la Bible, c’est un mythe fondateur ? », il répond tranquillement :
« mais oui, bien sûr ». Quelle conséquence sur la guerre actuelle ? Les
colons religieux qui veulent reconstituer « le royaume unifié » parlent
d’une légende qui n’a jamais existé. Idem pour ceux qui veulent
s’inspirer de Josué pour faire un nettoyage ethnique en Palestine.
L’idéologie sioniste (y compris celle des Chrétiens sionistes) repose
sur une mystification. Et si, comme le pense les archéologues, les
peuples sont en général restés sur place, alors les principaux
descendants des Hébreux de l’Antiquité, ce sont les Palestiniens. Dur à
admettre pour les sionistes et leur prétendue loi du retour.

Israël est-il prêt à la paix ?
Clairement la réponse est NON. Le simulacre de discussion engagée sous
direction américaine n’a qu’un seul but : forcer Mahmoud Abbas à
capituler en échange d’une aide substantielle économique et militaire
contre le Hamas. Les exigences israéliennes seront telles qu’il ne
pourra pas signer, même s’il en a envie. Et l’occupant répétera partout
qu’il « n’a pas d’interlocuteur pour la paix ». Le protecteur américain
fera de même.
Le chauffeur de taxi qui m’amenait au retour à l’aéroport Ben Gourion
m’a demandé ce que je pensais d’Israël. Prudent et n’ayant pas envie de
sauter du taxi en route, j’ai dit que c’était un pays compliqué et que
j’espérais qu’il y aurait bientôt la paix. La réponse a fusé : « on ne
peut pas faire la paix avec les Musulmans (il n’a pas dit les Arabes ou
les Palestiniens). Fatah ou Hamas, c’est pareil, ils ne comprennent que
la force. » Tout un programme, hélas majoritaire. À l’aéroport, ça a été
pire. J’avais fait l’erreur (à ne pas répéter) de ne pas poster les
documents que je ramenais. Quand le douanier est tombé sur le DVD « Les
enfants d’Arna », il savait ce que c’était. « Vous êtes allés à Jénine ? »
Il parlait de « ces gens-là » comme s’ils n’étaient pas des êtres humains.
J’ai eu droit à la totale pour la fouille, je ne pouvais être qu’un
terroriste.
Le chemin sera bien long pour reconnaître « l’autre ».

 
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