Yannis Androulidakis (ESE, Grèce) : « Vers un forum social libertaire »

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Alors qu’Athènes accueillera au mois de mai prochain le Forum social européen, largement dominé par la gauche institutionnelle et gestionnaire, nous nous sommes entretenus avec Yannis Androulidakis, coordinateur international de l’Union syndicaliste libertaire (ESE) de Grèce. Ces camarades développent une intervention au sein des luttes sociales dans un contexte marqué par l’agressivité des attaques patronales et les ravages du syndicalisme bureaucratique et étatique.

Alternative libertaire : L’ESE a été créée à l’issue des mobilisations contre le sommet européen de Salonique en juin 2003. Peux tu présenter les conditions de cette naissance, les principales caractéristiques de l’organisation et faire un bref bilan de deux ans et demi d’activités ?

Yannis Androulidakis : En fait, les mobilisations contre le sommet européen de Salonique ont eu lieu en juin 2003 et la création de l’ESE date d’octobre 2003. Il y a un lien chronologique entre les deux c’est vrai, mais pas vraiment de causalité politique. Les mobilisations contre le somment furent la preuve de la massivité du mouvement anarchiste en Grèce, en même temps que de son incapacité a transformer cette force numérique en une influence considérable dans la société. Mais nous ne nous situons pas exclusivement sur ce point-là. Notre but est d’influer sur la lutte de classe en Grèce d’un point de vue anarcho-syndicaliste et libertaire, sans trop nous appuyer sur une idéologie politique fermée. Bien sûr, la plupart des militant(e)s de l’ESE viennent du mouvement anarchiste : certain(e)s militaient dans de petits groupes, d’autres développaient une activité anarcho-syndicaliste indépendante dans leurs lieux de travail. Mais une bonne partie n’était pas organisée avant la création de l’ESE.

Alors que pour le moment nous ne pouvons pas dépasser le stade d’une organisation de propagande (question de taille et de conditions), nous sommes organisés comme un syndicat, en nous fondant sur des unions locales et des unions de branches professionnelles. Nous essayons d’influencer les luttes sociales dans les lieux de travail où nous existons, mais on cherche à être présent(e)s dans toutes les luttes, avec nos cortèges, nos tracts et nos positions. Le premier but est de présenter notre point de vue sur la priorité des luttes sociales et de leur autogestion, sur la nécessité de développer des assemblées générales puissantes de travailleur(se)s partout. Mais nous reconnaissons la nécessité d’une organisation qui protège les travailleur(e)s et défendent leurs droits efficacement, tout en préparant la riposte ouvrière par la grève générale. Une telle organisation est un syndicat révolutionnaire et l’ESE lutte pour sa création.

En ce moment, l’ESE regroupe plusieurs dizaines de militant(e)s dans six villes (Athènes, Salonique, Trikala, Rhodes, Patras, Héraklion), fédérés en quatre unions de branches (éducation, presse, travailleurs du commerce, distributeurs/coursiers), plus une union de précaires, une union interprofessionnelle et une union d’étudiant(e)s. Nous éditons un mensuel, Epi ta Prosso (En avant), une revue théorique apériodique et des publications de branche (éducation et presse). Bien sûr, nous ne sommes pas satisfait(e)s. Mais disons que pour une union jeune qui ne peut pas s’appuyer sur une grande tradition (l’anarcho-syndicalisme et même l’anarchisme de classe n’ont jamais été très répandus en Grèce), c’est déjà bien. Mais, cela va de soi, nos ambitions sont beaucoup plus grandes. Pour le moment, nous en sommes au stade de faire connaître notre projet dans certains milieux de travailleur(se)s.

Quelle est la situation du mouvement syndical et du mouvement social en Grèce et comment agissez-vous dans ce contexte ?

Yannis Androulidakis : La situation syndicale en Grèce est probablement la pire d’Europe. Il y a une seule centrale, la GSEE, totalement verticale et étatique. La meilleure démonstration réside dans le fait que lorsque les socialistes sont au pouvoir (ce qui n’est pas le cas actuellement mais l’a été pendant vingt ans sur les vingt-cinq dernières années), le président de la GSEE devient le ministre du Travail. Il faut noter que dans les statuts de la GSEE, depuis 1992, est inscrit que la GSEE lutte “ pour le développement et la productivité de l’économie grecque dans l’Union européenne, en tant qu’organisation des associés économiques que sont les travailleur(se)s ”. Seuls les fascistes ont présenté une telle orientation syndicale en Europe. La GSEE signe chaque année une convention collective du travail avec les patrons “ en consultant les syndicats ”, qui bien entendu n’existent pas vraiment. Il faut dire que le capital grec est depuis vingt ans le champion d’Europe en termes de rentabilité, (nous avons fait une affiche ironique avec l’équipe nationale de foot qui a gagné la coupe d’Europe en 2004 et les visages de la direction du patronat en écrivant “ Ligue de patrons grecs : la vraie dream-team ”). Le salaire minimal est de 597 euros et il n’y a pas de véritable contrôle sur le temps de travail. Certain(e)s travailleur(e)s du privé dépassent les 48 heures par semaine, dans le public il y a une réglementation pour les 40 heures, mais il existe aussi une vaste précarité derrière tout ça. Nous avons un slogan : “ 3,5 euros de l’heure pour le temps que vous désirez, quelle vie magnifique ! ”.

Depuis quelques années les syndicalistes du Parti communiste (qui en Grèce sont toujours nostalgiques de l’époque de Staline) ont pris leurs distances avec la GSEE, en formant le front syndical PAME, qui refuse pourtant de se transformer en une confédération distincte. Les revendications économiques du PAME ne sont pas inacceptables, mais un problème se pose sur le mode d’organisation et le contexte politique de ce front. Nous sommes en présence d’un syndicalisme hiérarchique et autoritaire qui lutte principalement pour la sortie de la Grèce de l’Union européenne et de l’OTAN. Nous avons besoin d’un syndicalisme combatif et autogestionnaire, en vraie rupture avec la logique de la collaboration de classe.

Il faut ajouter que, pour nous, cette logique, c’est-à-dire la logique de la priorité politique dans la lutte, a été catastrophique pour le mouvement social grec. Nous sommes arrivés au point où les manifestations “ anti-impérialistes ” regroupent en Grèce des centaines de milliers de personnes, qui en même temps ne connaissent pas leurs droits en tant que travailleur(se)s. Pour nous, cela est une mascarade. Donc, nous déclarons la priorité aux luttes économiques et sociales. D’ailleurs, nous trouvons scandaleux qu’en Grèce existe toujours un discours “ anti-colonialiste ” de style tiers-mondiste sur la “ nation dominée ”. L’État grec fait partie des vingt États les plus puissants du monde, il a participé à toutes les guerres néocoloniales de ces dernières années. Le capital grec est le plus agressif dans les Balkans et le plus rentable en Europe. L’anti-impérialisme patriotique est une mascarade de la gauche pour garder sa popularité. Il faut le dépasser. Nos ennemis sont le capital et l’État : en Grèce et ailleurs.

Quels sont les faits marquants de l’actualité politique et sociale actuellement, tant en termes d’attaques gouvernementales et patronales que de luttes sociales ?

Yannis Androulidakis : Ce qui règne en Grèce depuis deux décennies est un néolibéralisme agressif. C’est une réalité qui ne se différencie pas trop des conditions françaises ou européennes, tout en étant encore plus dure. L’État providence et la protection sociale n’ont jamais vraiment existé en Grèce, donc les attaques patronales touchent des conquêtes ouvrières vraiment élémentaires. Le mois dernier, les banques commerciales qui regroupent 90 % du marché grec ont décidé de ne pas négocier une convention de branche avec les syndicats. Elles tentent de mettre en place des conventions par entreprise ou même par travailleur(se). Pour nous, cela équivaut à un retour à l’époque de l’esclavage. Mais la GSEE préfère supplier les patrons d’accepter des négociations même sur cette base-là. Dans les six derniers mois, plusieurs dizaines de milliers de postes de travail ont été détruits. Le gouvernement a lancé une procédure de révision de la constitution grecque, pour abolir l’inamovibilité des fonctionnaires. Coca Cola a licencié 700 personnes et son directeur a cyniquement déclaré : “Dans la nouvelle économie, développer c’est licencier.” Dans l’entreprise de télécommunications, le syndicat a signé un pacte pour que tous les nouveaux contrats signés soient sans droits à la retraite et ne contiennent aucune entrave aux licenciements. Le gouvernement a publié un projet pour que tous les services publics soit privatisés ou qu’ils fassent leur entrée en Bourse avant la fin 2007.

La GSEE a déclaré une grève dite générale pour le 15 mars. Nous serons présents, mais le problème est qu’on ne peut pas arriver à une grève victorieuse sans organiser les travailleurs, sans lancer des assemblées générales et sans donner une perspective claire. C’est dans ce sens que nous interviendrons, en exigeant des assemblées et des comités de grève autogérés partout. Dans le même temps, il apparaît que la répression reste le seul domaine de la vie pour lequel l’État garde ses prérogatives. Un grand réseau d’écoutes des lignes téléphoniques pendant la période 2002-2005 vient d’être découvert. Alors que le gouvernement tente d’étouffer l’affaire “pour des raisons de sécurité nationale”, il est clair que, avant, pendant et après le jeux Olympiques d’Athènes de l’été 2004, les services secrets grecs espionnaient la vie d’une grande partie des militant(e)s et même de citoyen(ne)s “dangereux(ses)”. La police continue ses “opérations-balai”, pour expulser des immigré(e)s sans papiers. Et cette politique a des résultats “pédagogiques” dans la population.

Ces derniers mois, nous avons assisté à plusieurs crimes racistes en Grèce. À Réthymnon, en Crête, il y a eu deux assassinats d’immigré(e)s en une semaine. Pour le premier, sept fascistes sont entrés dans la maison d’une famille albanaise, ils ont éviscéré le fils et poignardé ses parents. Puis ils ont justifié cette action en disant qu’un autre Albanais les avait regardés indiscrètement dans un bar. Or, la télé grecque a lancé un débat sur ce crime, en se demandant si c’était vraiment la faute des criminels ou si les Albanais étaient devenus agressifs !

Nous estimons que la riposte sociale face à ce climat est insuffisante. Le mouvement antiraciste reste limité, sur une base de pitié ou de solidarité de type humaniste. La société grecque a une tradition nationaliste religieuse qui pèse toujours au sein de la droite, mais nous n’estimons pas que c’est ce qui est en jeu actuellement. Nous pensons que nous sommes face à l’apparition du phénomène fasciste en Grèce et qu’il faut l’éliminer directement. L’ESE, au-delà de son action antifasciste, a lancé une campagne pour que les syndicats acceptent les immigré(e)s sans conditions de papiers ou de salaires “ conventionnés ”.

Du 6 au 8 mai prochain, le Forum social européen se tiendra à Athènes, l’ESE participe à une initiative libertaire en parallèle. Quelle sera la physionomie du FSE en Grèce et en quoi consistera l’expression libertaire que vous organisez ?

Yannis Androulidakis : Le FSE en Grèce consiste en fait en un cartel de la gauche, dominé par une ancienne scission eurocommuniste du PC et ses alliés. Nous estimons que ce n’est pas seulement futile pour la classe ouvrière d’y participer, mais que ce serait même se fourvoyer. Pour nous, il est essentiel de rivaliser avec cette logique de délégation de nos droits aux intermédiaires politiques. On insiste sur le fait que l’émancipation de la société, et de la classe ouvrière, sera l’œuvre de la société elle-même. Donc, nous avons fait le choix d’organiser un Forum libertaire et antiautoritaire, un forum anti-capitaliste, qui ne laissera pas de place aux illusions sur l’État et le capital. Nous refusons la logique qui voudrait qu’entre nous et les seigneurs il y ait une place pour des négociations, une “terre neutre” où les casques bleus peuvent trouver un terrain d’entente. Au slogan du FSE “Les gens au-dessus des profits !” nous répondons : “Tant qu’il y aura des profits, les gens seront en dessous d’eux !”. Nous proposons une auto-organisation de luttes sociales et nous insistons sur la priorité, voire l’exclusivité de cette lutte face à la lutte politique.

Pour le moment, six organisations participent à ce Forum libertaire, mais la liste est ouverte. Notre projet est de lancer six jours (1er-6 mai 2006) de réflexion anticapitaliste et anti-autoritaire, libertaire et sociale. Nous avons décidé de faire deux manifestations centrales : une pour le 1er mai et l’autre a la fin du Forum, en passant par les quartiers immigré(e)s d’Athènes. Il y aura un programme de meetings assez riche. Pour notre part, nous allons en organiser trois : un meeting qu’on espère organiser avec des représentants des confédérations syndicales anarcho-syndicalistes européennes, qu’on estime assez proches de notre point de vue (CGT d’Espagne, CNT française, SAC suédoise, FAU allemande), un autre avec des syndicalistes grecs, sur ce qui se passe dans le mouvement ouvrier, un troisième avec des travailleur(se)s immigré(e)s. Mais nous allons participer à plusieurs meetings qui seront organisés par d’autres groupes : sur la pauvreté, sur des collectifs paysans indépendants qui existent dans les campagnes grecques, sur la répression et les prisons.

Bien entendu, nous ne limitons pas exclusivement notre invitation aux syndicats anarcho-syndicalistes. Des organisations politiques qui se fondent sur la lutte des classes, en rejetant le capitalisme et l’État comme Alternative libertaire sont les bienvenues. Nous espérons donc que nous aurons l’occasion de vous voir en mai prochain à Athènes, pour échanger informations et opinions et renforcer nos liens de solidarité, de camaraderie et de fraternité.

Propos recueillis par Clément Garnier

 
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