Crise financière : Paierons-nous les paris manqués de l’économie-casino ?

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Des difficultés de quelques ménages américains à la crise financière mondiale… On aimerait pouvoir se passer du monde de la Bourse et de son verbiage technocratique. Malheureusement le joujou des financiers est très fragile et, régulièrement, se sont nous qui payons leurs paris manqués.

Début 2007, quelques milliers de ménages américains se sont retrouvés dans l’incapacité de rembourser des crédits subprimes (voir encadré) auprès de leurs banques. Leurs maisons ont été saisies, mais du fait de la saturation du marché de l’immobilier, les sociétés spécialisées dans les subprimes ont été incapables de les revendre et se sont donc elles-mêmes retrouvées en défaut de paiement vis-à-vis de leurs banques.

Conscients du fort risque de défaut de paiement associé aux crédits subprimes, la finance avait pris soin de titriser (voir encadré) ces prêts, pensant ainsi diviser un risque concentré sur une société en plusieurs petits risques amortis par plusieurs sociétés.

Mais il y a eu un grain de sable – prévisible par ailleurs : avec le boom immobilier, les agences spécialisées chargées d’évaluer le risque de chacun de ces titres ont été gagnées par l’enthousiasme pour les juteux crédits subprimes et ont largement minimisé ces risques. Ainsi, la titrisation a disséminé des risques d’ampleur inconnue sur tout le marché. Les premiers défauts de paiement se sont finalement étendus à vitesse éclair. Des sociétés immobilières mais aussi des banques se sont effondrées en quelques jours.

En août, on en était déjà à la crise de confiance généralisée : aucune banque ne voulait plus prêter d’argent aux entreprises et même aux autres banques, toutes étant suspectées d’être infestées de subprimes et de ne pas pouvoir rembourser l’argent prêté. Des sociétés spécialisées dans d’autres secteurs juteux mais suspects ont été gagnées par cette crise de confiance. Les banques centrales ont été obligées d’injecter des liquidités, c’est-à-dire de prêter de l’argent en quantités considérables pour pouvoir relancer l’investissement. Le 9 août, la Banque centrale européenne (BCE) a injecté 94,8 milliards d’euros dans le marché.

Le 16 septembre, suite à une chute de près de 30 % du titre de la banque anglaise Northern Rock, cinquième société anglaise spécialisé dans les subprimes, la banque centrale anglaise a été forcée de lui accorder un prêt sur le long terme. Cette intervention, si rare de la part de cette banque centrale, a provoqué un vent de panique : deux milliards d’euros ont été retirés par les épargnant-e-s, approfondissant la crise de la banque.

Le mythe de la régulation du marché

Cette crise n’est que la continuité d’une série de crises financières toujours plus importantes commencée à la fin des années 1980. Régulièrement, des bulles éclatent, les dernières en date étant la bulle des pays émergents en 1997-98 et la bulle Internet en 2001. On peut alors se demander pourquoi personne n’a été capable de prévenir et de désamorcer ces crises.

Pour les idéologues libéraux, ces crises sont en fait bénéfiques pour l’économie mondiale, car elles permettraient à la finance de « s’autoréguler » en faisant éclater ses bulles et à l’économie réelle de se débarrasser de ses « branches mortes » : les entreprises les moins dynamiques. Pour ces fétichistes du marché, celui-ci a une vie propre et finira toujours par surmonter ses crises. Ce point de vue cynique fait complètement abstraction des travailleuses et des travailleurs, de leurs conditions de vie, supposées pouvoir se dégrader à l’infini pour pouvoir absorber les chocs économiques. Il permet également de nier l’évidence : il n’y a personne au volant de cette machine folle qu’est le capitalisme mondial.

Incapables d’avoir une véritable influence sur le cours des évènements, Sarkozy et Merkel nous refont le coup du « manque de transparence ». En gros, pour éviter ces crises, il faudrait que les entreprises et les banques ouvrent leurs livres de compte. Les risques propres aux différentes actions émises seraient alors beaucoup mieux évalués. Se fâcher tout rouge lors des crises économiques est une des habitudes des politiciennes et des politiciens. Ces grosses colères aboutissent systématiquement à… rien. Le secret des comptes des entreprises est justement une des conditions de la spéculation et il est hors de question pour la finance internationale de revenir dessus, ce que savent très bien Sarkozy et Merkel.

Pourtant, si elle avait lieu, l’ouverture des livres de compte serait une avancée pour les salarié-e-s… et ne servirait pas juste aux politiciens à faire diversion.

De leur côté, les financiers et les médias bourgeois à leur solde n’ont eu de cesse de fustiger les banques centrales, qui refusaient de baisser leurs taux d’intérêts. Ceux et celles qui passent habituellement leur temps à critiquer le « trop d’État » dans l’économie, en viennent donc à implorer l’État de bien vouloir rattraper leurs paris ratés. Baisser les taux directeurs, c’est faciliter les emprunts, donc permettre une relance de l’investissement des entreprises et recréer les conditions de la spéculation. Les entrepreneurs sont favorables à cette baisse, mais pas les banques centrales. À l’heure actuelle, la BCE n’a pas encore baissé ses taux et n’a accepté que de repousser la date de leur hausse.

Enrayer une crise… en amorçant la prochaine

Les banques centrales sont dans une situation délicate. Trop attendre peut approfondir la crise financière actuelle, au risque de provoquer une véritable crise économique. À l’inverse, trop baisser les taux sans avoir attendu que les « branches mortes » se soient bien cassées peut inciter des banques peu sûres à se relancer à corps perdu dans la spéculation. Si ces banques se retrouvent en défaut de paiement auprès des banques centrales, l’argent injecté est perdu dans la nature. Au vu des sommes en jeu, c’est la crise monétaire et l’inflation qui guettent, avec à la clé une crise économique due à la sous-consommation. Le risque d’une généralisation de la crise actuelle à l’économie est bien réel.

Les banques centrales tentent de trouver un compromis entre les deux options. Dans tous les cas, c’est sans doute leurs prêts massifs aux banques, donc de celles-ci aux sociétés financières, qui vont permettre la sortie de crise à terme, confortant ainsi les financiers dans leur folie spéculative et recréant les conditions d’une prochaine crise.

Ceux-ci ont tout à gagner à faire des paris risqués : s’ils gagnent, ils s’en mettent plein les poches, s’ils perdent, les conséquences sont tellement importantes que les États sont forcés d’intervenir pour rattraper leurs erreurs avec l’argent public. On comprend mieux alors pourquoi les crises sont de plus en plus violentes.

Les spéculateurs sauvés par l’argent public

Une seule chose est sûre : en cas de crise économique, se sont les travailleuses et les travailleurs qui paieront. Les crises économiques augmentent la pression des marchés sur les entreprises. Pour maintenir leurs bénéfices, celles-ci réduisent leurs coûts de production en baissant les salaires, en augmentant la durée de travail, en délocalisant, en se restructurant… Soit elles font faillite et les travailleurs sont au chômage, soit elles se maintiennent mais au prix de lourdes concessions des salarié-e-s. On entre alors dans le cercle infernal : la baisse des salaires entraîne la baisse de la consommation, donc plus de compétition entre les entreprises pour écouler leur production, donc une baisse des coûts de production etc. Ainsi la vie des travailleuses et des travailleurs dépend de la « finance-casino ».

Les crises augmentent les tensions entre les classes. En dernier ressort, ce ne sera donc pas le marché, les financiers ou les politiciens qui décideront de l’issue d’une crise économique éventuelle, mais bel et bien les travailleuses et les travailleurs, en réussissant ou non à imposer d’autres choix de société.

Grégoire Mariman (AL Paris-Sud)

<titre|titre=Lexique boursier>

Subprimes : Crédits immobiliers américains destinés aux ménages « à risque ». Ces crédits donnent des facilités juridiques aux banques pour saisir les biens immobiliers en cas de défaut de paiement et sont indexés sur les taux de crédit généraux. Ainsi, une hausse d’un quart de point des taux d’intérêt de la banque centrale américaine peut faire passer les mensualités d’un ménage de 400 à 700 dollars.

Titrisation, transformation en titres boursiers : procédé consistant à mettre en bourse les dettes de particuliers. Si le particulier se retrouve en défaut de paiement, ce n’est pas un prêteur mais plusieurs actionnaires qui ne sont pas remboursés.

Banques centrales : La banque centrale d’un État est l’institution chargée de produire la monnaie du pays et d’en déterminer la politique monétaire. Elles sont en général indépendantes des institutions politiques du pays.

Taux directeurs : Les banques centrales « prêtent » de l’argent aux banques de second rang (BNP, Société générale, Banque postale…). Les taux directeurs sont les taux d’intérêts de ces différents prêts. En fait, comme les banques centrales produisent la monnaie, ces prêts sont avant tout virtuels : la banque centrale recrédite le compte de la banque de second rang.

 
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