Grève à Radio France : Les bonnes ondes de la grève

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Christiane Passevant est chargée de réalisation TV et militante du syndicat CGT Radio France. Après son départ en retraite fin février 2015, elle a poursuivi son travail syndical en soutenant ses collègues grévistes. C’est aussi une militante libertaire connue pour ses émissions sur Radio Libertaire et plusieurs ouvrages  [1]. Elle revient pour Alternative libertaire sur la grève à Radio France, la plus longue de son histoire.

Alternative libertaire : La grève à Radio France est la plus longue de toute son histoire. Pourtant la comparaison avec d’autres conflits ne s’arrête pas là et la connaissance de l’histoire de ce service public est nécessaire pour comprendre le conflit qui vient de l’embraser.

Christiane Passevant : Il faut revenir à la situation avant Radio France, c’est-à-dire à l’époque de l’ORTF. Il faut savoir qu’en 1968, les salarié-e-s de l’ORTF ont été les dernier-e-s à reprendre le travail. En 1974, l’État décide l’éclatement de l’ORTF en plusieurs entités (Radio France, TF1, Antenne 2, France 3, la SFP, TDF, l’INA). En fait, il y a un lien, une continuité entre la situation actuelle et ce qu’il s’est passé en 1974. Le but était de mettre au pas les médias de l’audiovisuel public après les grandes grèves de mai-juin 1968. Et pour cela, il fallait d’abord s’attaquer aux chaînes de télévision.

En 1986, la première chaîne, TF1, est privatisée. Puis, le pouvoir s’attaque à la production des programmes des chaînes Antenne 2 et Fr 3. De plus en plus, la production réalisée en interne se raréfie. Elle est bradée notamment avec la casse de la Société française de production (SFP). Aujourd’hui France 2 ne produit que 12 % de ses programmes, soit les journaux télévisés pour l’essentiel. Ce chiffre est de 23 % pour France 3 en raison des antennes locales.

La production est aujourd’hui privatisée, récupérée par les grands studios et les maisons de production fondées par des animateurs-trices vedettes payé-e-s à prix d’or. Il n’y a plus de convention collective donc c’est l’arbitraire et la course aux cachets pour les professionnel-le-s.

Radio France produit encore 100 % de sa production en interne. Nos dirigeants se disent alors : « On a détruit la SFP et privatiser la production des chaînes de Télé. On va maintenant pouvoir détruire Radio France ». Laquelle est constituée par 7 antennes nationales et 44 radios locales.

En 1976, j’ai travaillé à TF1, puis à Radio France. À Cognac Jay (les studios, la régie finale et même un laboratoire film) étaient utilisés par TF1 et Antenne 2. Jusqu’en 1986, les murs étaient tapissés de tracts. La CGT y était majoritaire. Après la privatisation de TF1, on ne voyait plus un tract syndical sur les murs, ils étaient remplacés par les résultats quotidiens de l’audimat, jusque dans les ascenseurs. Un truc totalement fou.

En avril 1990, il y a une importante grève 13 jours. Connue sous le nom de « grève des petits salaires », elle impliquait notamment les services nettoyage, accueil-sécurité, courrier, reprographie, dont certains des personnels recevaient des salaires inférieurs au salaire minimum (SMIC). La grève a permis leur requalification, des augmentations portant ces salaires au-dessus du SMIC, ainsi que le paiement des jours de grève.

En 2003, alors que Jean-Marie Cavada dirigeait Radio France, la direction a lancé une alerte sous prétexte d’obligation de mettre le bâtiment aux normes. À partir de 2005, la direction a entrepris des travaux dans les studios comme dans les bureaux en dépit du bon sens selon une logique comptable et bureaucratique, mais la gestion des travaux a eu pour résultat presque le triple du coût prévu. Chaque PDG veut laisser son empreinte et imprimer la marque de son pouvoir et c’est en partie ce qui guide chaque phase du chantier. Les seuls bénéficiaires dans cette affaire sont les cabinets d’architectes, mais jamais les travailleurs-ses.

Les travaux réalisés depuis 2005 cumulent toutes les tares (malfaçons, architecture inadaptée, emploi de matériaux cancérigènes) avec des conséquences sur la santé au travail (malaises, migraines). Ainsi, le 31 octobre 2014, il y a eu un incendie dans la partie de l’édifice qui donne sur la gare du RER. Une action de désamiantage était en cours et la surchauffe d’un appareil fut à l’origine de ce sinistre. La direction avait décidé de désactiver l’alarme incendie dans la partie en travaux sans prévenir les pompiers et encore moins les salarié-e-s travaillant encore dans la zone des travaux des 6e, 7e, 8e étages et les studios. Sans parler du parking refait trois fois ces dernières années, du dernier niveau dans l’eau, de l’espace non sécurisé, ainsi que l’esplanade refaite elle aussi, mais toujours inondable. Tout cela au détriment des budgets des émissions et des dramatiques dont les budgets sont gelés jusqu’en 2020.

La dernière « fantaisie » était l’idée d’une porte « monumentale » sur l’esplanade du parking, histoire de supprimer des espaces, d’empêcher les salarié-e-s de travailler dans des conditions décentes de production et d’alourdir le budget chantier.

AL : Le travail a repris jeudi 16 avril suite à une décision prise lors de la dernière assemblée générale de grévistes pourtant malgré la médiation en cours, rien n’est réglé. 
Peux-tu rappeler les raisons qui ont déclenché, puis durci cette grève ?

CP : Il y a eu ces dernières années une politique d’étranglement budgétaire de la part de l’État. Au cœur du projet de restructuration, la direction a embauché des dirigeants venus du secteur privé aussi incompétents que surpayés (contrats en hors la convention collective) et maltraitants envers le personnel. C’est ce qui a motivé une déclaration du syndicat CGT, notamment en juillet 2013, car nous avons craint des suicides du personnel, comme à la Poste ou chez d’autres entreprises soumises à la violence de restructurations similaires. Alors que la direction réduisait les budgets de production, elle multipliait les fêtes financées à grands frais. Elle a aussi placé des connaissances venus du privé dont le but était l’externalisation. Le personnel du service nettoyage, dont la majeure partie a été externalisée, serait désormais relégué au sous-sol. Avec la nouvelle organisation des moyens de production — « la verticalisation » —, la direction veut casser les passerelles permettant aux salarié-e-s de la production, technicien-ne-s, chargé-e-s de réalisation, attaché-e-s de production, etc. de travailler pour plusieurs chaînes de Radio France, ceci afin de mieux les contrôler et les soumettre davantage à la direction générale. Il est aussi question de réduire les orchestres — actuellement l’orchestre national de Radio France, le Philharmonique, Le Chœur et la Maitrise (pour les enfants) — et de renvoyer des musicien-ne-s. La stratégie de sacrifier le service public est claire malgré les grandes phrases dans les médias et face aux instances. Les orchestres participent à des programmes éducatifs dans tous les domaines musicaux. Et dernier point important, les stations du Réseau France Bleu, créé sur le principe de proximité, subirait un projet de syndication, donc la proximité, on s’assoit dessus.

Il y a aussi depuis des années la multiplication des audits demandés aux mêmes cabinets et qui coûtent une fortune. Les instances et les organisations syndicales ont réclamé une transparence sur les coûts et de les consulter… La direction et la DRH refusent. Seules sont présentées les élucubrations de cadres fraîchement arrivé-e-s à partir de ces audits, sous forme de graphiques, parfois projetés en CE, CCE et CHSCT, dont la Novlangue reflètent la méconnaissance des services de Radio France, l’ignorance de la production, l’incompétence de ceux et celles qui se vantent de mettre en œuvre des restructurations pour apprendre aux professionnel-le-s de cette maison comment faire de la radio. Parmi les cadres en question, et même la direction, ne connaissent pas les studios et ne s’y rendent que pour recevoir des personnalités politiques ou médiatiques. Rares sont ceux et celles qui s’y rendent à présent pour connaître ce qui s’y concocte.

D’ailleurs, la direction ne veut plus d’émission élaborée, produite avec une équipe complète, soit 5 à 6 personnes. La qualité, non, c’est dépassé. Les passionné-e-s sont jugé-e-s « perfectionnistes » et « passéistes ». Leur modèle, c’est la BBC ou Radio Canada qui ont subi le même rouleau compresseur.

À Radio France, nous comptons 250 métiers différents. La direction veut transformer les métiers qualifiés en emplois polyvalents déqualifiés et précaires. Ainsi le technicien peut aussi réaliser. C’est ce qui se fait déjà à France Inter (les infos) et à RFI. Certain-e-s technicien-ne-s se laissent séduire par ce qu’ils et elles perçoivent comme une promotion. C’est un piège et les grévistes se sont opposé-e-s à cela, estimant qu’il s’agit d’un boulot d’équipe, à même de fournir un travail de qualité.

En novembre 2014, « l’ouverture » de la Maison de la radio pour les 50 ans a négligé la sécurité et les moyens mis pour l’accueil. Pour rentabiliser les grands studios, elle a sacrifié le travail, les répétitions des orchestres, et loué à Pernod Ricard et autres boîtes privées, les locaux idem pour des défilés de mode. Tout est à l’avenant et chaque jour est l’occasion d’une nouvelle surprise. C’est aussi cela qui participé au déclenchement de la grève. Austérité pour les salarié-e-s, gabegie des dirigeant-e-s, c’est cette politique qui permet au PDG d’investir 110 000 euros pour la réfection de son bureau refait à neuf un an auparavant (lampe de 30 000 euros). Quand Le Canard Enchaîné a sorti l’affaire du coût du bureau de Gallet, les justifications de ce dernier et la communication interne ont été autant de marques de mépris ressenti par les salarié-e-s. S’est ajouté le changement de la voiture et son chauffeur particulier venant de l’INA.

AL : On a beaucoup entendu les syndicats par médias interposés durant la grève. Pour autant quelle était la réalité de l’auto-organisation ?

CP : Une première grève a eu lieu le 12 mars, à l’initiative de l’UNSA et du Syndicat national des journalistes (SNJ). Cela portait pour l’essentiel sur les salaires. La CGT ne l’a pas soutenue, car une journée de grève sur cette seule revendication semblait bien timide alors que les projets de la direction mettaient en péril non seulement les salarié-e-s, leurs conditions de travail, mais également toute l’organisation du travail à Radio France et le service public. La grève reconductible a démarré le 19 mars et a duré 28 jours. L’intersyndicale était composée des organisations syndicales CGT, FO, SUD, UNSA et la CFDT, SNJ-CGT et SNJ-FO.

La CFTC et le SNJ n’ont pas appelé à la grève. Mai, si le syndicat des journalistes (SNJ) n’a pas appelé à la grève, de nombreux journalistes étaient en grève, la soutenaient et s’exprimaient en AG. La CFDT et l’UNSA ont montré des réticences durant la grève, mais les assemblées générales étaient massives. L’auditorium et le studio 104 étaient bondés. Les discours ont très vite été politiques. Les débats ont porté sur ce qu’est le service public, sur l’absence de dialogue social et sur le fait que l’État ne veut plus de service public. Gallet a été contraint de venir s’expliquer devant les grévistes dans l’auditorium. Son attitude, face aux questions des grévistes, était empreintes de mépris et d’une certaine condescendance et il a même tourné le dos à certain-e-s. Démonstration de la lutte des classes, la hiérarchie n’est pas au même rang que la personne qui nettoie le bureau ! Il a été hué et des grévistes se sont rassemblé-e-s devant son bureau où il s’est enfermé. Dialogue social façon « management ».

Dans les AG, on votait la reconduction de la grève, on décidait des manifestations à l’extérieur, d’apostropher la direction. Les grévistes cherchèrent à faire sortir le mouvement vers l’extérieur : des concerts furent organisés par les musicien-ne-s grévistes tous les jours, dans la maison de la radio, mais aussi à l’extérieur, plusieurs fêtes, rencontres avec les auditeurs et forums, furent organisés, à Paris et en banlieue. Des manifestations furent aussi organisées, dont une spontanée avec discussions et distribution de tracts au Salon du Livre de Paris. Le Blog le Meilleurs des Ondes http://lemeilleurdesondes.blogspot.fr/ a mis toutes les AG en ligne. On a également crée un face book, un tweeter, des caricatures, des cartoons, des affiches… c’était impressionnant, d’autant que les grévistes n’ont pas joué à l’avant-garde, c’était collectif. Cette grève a été l’occasion d’une prise de conscience et d’une politisation, d’une prise de parole très large pour le service public, la solidarité, contre le soi-disant « management » actuel.

AL : Pourquoi la plupart des syndicats (UNSA, SUD, FO, CFDT) à l’exception de la CGT ont-ils appelé à reprendre le travail, alors même que la direction de Radio France ne voulait céder sur rien ?

CP : Ces syndicats ont motivé leur retrait de l’intersyndicale par la nomination d’un médiateur par le gouvernement. Et le lundi 13 avril, trois syndicats (l’UNSA, la CFDT et SUD) ont appelé à la reprise du travail, malgré une AG majoritairement favorable à la reconduction de la grève. C’était la fin de l’Intersyndicale.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu la création une coordination durant la grève ? Certain-e-s pensaient qu’ils et elles n’en avaient pas le droit ! Il fallait à mes yeux une coordination de l’AG et une délégation de non syndiqué-e-s dans les négociations. Cela a été une des limites de l’auto-organisation.

AL : Comment les grévistes ont-ils perçu l’attitude du gouvernement qui a toujours soutenu la direction de Radio-France depuis le début ?

CP : Ceux et celles qui ont voté PS ont les boules. Mais beaucoup de grévistes ont pris conscience de leur force et ont fait preuve de créativité qui rappelait 68 et les ciné-tracts, ou encore celles des Industrial workers of the world aux Etats-Unis.

AL : Comment vois-tu la suite de ce conflit ? Penses-tu qu’une reprise de la grève est possible ?

CP : Des négociations sont en cours avec le médiateur. Pour la direction, il ne faut plus de métiers, mais des emplois. Les journalistes sont de plus en plus précarisés et ce sont surtout les jeunes qui vont payer le prix fort de cette politique.

Dans cette grève, l’important a été la prise de conscience et la création de liens entre les salarié-e-s qui ont compris que les plus fragiles sont dans un premier temps visé-e-s — les services accueil-sécurité, nettoyage et les ateliers —, mais les autres suivront.

L’absence de réel « dialogue social » est ressenti comme du mépris et, face à l’attitude de la direction, mécontentement et colère continuent à s’exprimer : « C’est le début », « Il va falloir se bagarrer encore. ». Il y a aussi beaucoup de combativité dans les radios locales et ça c’est nouveau.

On a compris que la direction, la tutelle et le gouvernement veulent s’attaquer au service public, les conditions de travail, la création, le savoir faire étant complètement secondaires dans une logique capitaliste de technocrates.

Propos recueillis le 20 avril 2015 par Laurent Esquerre (AL Paris Nord Est)

 
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