Dossier Printemps arabe : Libye : Pour une voie populaire hors du CNT et des islamistes

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La Libye est loin d’être pacifiée. Le gouvernement, en proie à de fortes dissensions et redevable à ses parrains occidentaux, n’a qu’une marge de manœuvre limitée. Sur le terrain, des groupes armés plus ou moins autonomes font leur loi. L’espace est mince pour une opposition sociale et anti-autoritaire.

Le 15 février 2011, la police libyenne arrêtait l’avocat Fathi Terbil [1], coordinateur des comités des familles des victimes de Bouslim [2]. Des mères et des avocats solidaires se rassemblaient alors devant le tribunal, bientôt rejoints par des chebabs (« jeunes »). La révolte débutait. Elle se propagea ensuite rapidement à toutes les villes de Cyrénaïque.

Dès le début, la répression fut terrible, avec des dizaines de victimes à Benghazi et à El-Beïda. En riposte, la foule incendia les symboles du pouvoir : locaux des «  comités révolutionnaires  » kadhafistes, de la sécurité intérieure, de la police, casernes… Des armes et des munitions furent récupérées… et des unités de l’armée se rallièrent.

Le 20 février, 500 000 personnes occupaient les rues à Benghazi ; des milliers d’autres étaient sauvagement réprimées à Tripoli sur la place Verte. L’après-midi, 20 000 autres marchaient sur la capitale depuis les villes voisines.

La révolte prit alors des formes plus radicales. À Zawiyah, les ouvriers prirent le contrôle de la raffinerie de pétrole, et repoussèrent les soldats venus rétablir l’ordre. Deux terminaux pétroliers, dont celui de Marsa-el-Briga, tombaient aux mains des ouvriers et des employés. Pendant une courte période, de très nombreuses villes de Libye, excepté Syrte et Tripoli, échappèrent au pouvoir central. En l’espace de vingt jours, un bouleversement radical s’était produit en Libye.

C’est à ce moment qu’apparut le Conseil national de transition (CNT), composé de 31 membres, dont de nombreux anciens responsables du régime, en lien avec l’opposition en exil aux États-Unis et en Grande-Bretagne [3]. Le CNT se déclara seul et unique représentant de la Libye, et obtint le soutien armé des États occidentaux, au premier rang desquels la France et la Grande-Bretagne. La rapidité avec laquelle ce soutien a été obtenu souligne l’isolement international de Kadhafi. Certes, après 2003, il avait adhéré à la croisade «  antiter­roriste  » de Bush, puis était devenu un sous-traitant de la répression des migrants africains pour le compte de l’Union européenne. De juteux contrats d’équipement s’étaient ensuivis, mais le Guide, ingérable, restait suspect aux yeux de ses partenaires occidentaux. Détesté par le peuple, menaçant de faire couler des « rivières de sang » [4], le régime Kadhafi devenait une cible facile pour les pays de l’Otan lorgnant sur le pétrole libyen.

L’intervention étrangère marquait la fin de la révolution populaire, et lui donnait l’aspect d’une lutte de factions entre le clan Kadhafi et une partie de son ancienne équipe, appuyée par l’Otan. La suite peut se résumer à la chronique des combats puis des bombardements qui ont écrasé sous un déluge de feu les zones contrôlées par le régime. Les estimations sur le nombre de victimes civiles des frappes de l’Otan, de mars à octobre 2011, varient de 40 000 à 70 000 civils.

[*Dissensions violentes entre les vainqueurs*]

Dès la mort de Kadhafi, le 20 octobre, la discorde s’est installée entre les vainqueurs. Dissensions sur la forme de l’État libyen – central ou fédéral – ; sur la place des minorités tels les Berbères ; sur la place des anciens responsables kadhafiste au sein du CNT ; sur la place de l’islam dans la Constitution ; sur les droits des femmes ; sur le désarmement des combattants...

Une nouvelle contestation se développe aujourd’hui, notamment à Benghazi. Le 12 décembre, entre 20 000 et 30 000 personnes se sont rassemblés sur la place Chajara en criant « À bas le nouveau régime » ! [5] Les manifestations, devenues quotidiennes depuis la mi-janvier, ont pris un tour plus violent le 23 janvier, quand plusieurs centaines d’émeutiers ont saccagé les locaux du CNT, allant jusqu’à y jeter des grenades artisanales.

Les violences se multiplient par ailleurs. Le 18 novembre, à El-Beïda, 150 officiers de l’armée ralliée à la rébellion ont nommé Khalifa Haftar chef d’état-major. Trois semaines plus tard, celui-ci a été assassiné, probablement par la milice islamiste d’Abdelhakim Belhadj. Le 24 novembre, Belhadj a été arrêté puis relâché, à l’aéroport de Tripoli, par un autre groupe paramilitaire, celui d’Abdallah Naker. Dans la ville de Bani-Walid, le 23 janvier la milice de Salem al Ouaer, un militaire ex-dissident revenu d’exil, a attaqué une caserne accusée d’exactions par la population. La ville est passée sous le contrôle d’une coalition militaro-tribale.

[*Des islamistes très présents mais divisés*]

Refusant de désarmer, des milices font la loi. Dans sons rapport du 16 février, Amnesty International estime qu’elles détiennent 8 500 prisonniers, et qu’elles n’ont nullement mis fin à la pratique institutionnalisée de la torture. Migrants et réfugiés africains ont également été pris pour cible. Des communautés entières ont été déplacées, toujours selon Amnesty, qui cite les habitants de Touarga, au sud de Misrata.

Actuellement, une seule force politique est visible et active : l’islamisme, mais il est divisé. Les Frères musulmans qui se disent modérés, sont influents au sein du CNT mais peu crédible dans la population du fait de leur attitude vis-à-vis de Kadhafi. Très actifs sur le terrain militaire, les djihadistes ne regroupent qu’entre 500 et 1 000 combattants et sont rejetés par toutes les tribus. Quant aux héritiers de la confrérie des Senoussi, très populaires, ils sont surtout implantés en Cyrénaïque. Enfin, les islamistes, auréolés de leur rôle dans la résistance à Kadhafi, ont tout intérêt à ce que la transition se passe bien pour ne pas perdre la légitimité que leur a donnée la victoire.

[*Permanence du tribalisme*]

Le tribalisme reste une réalité centrale dans la société libyenne. Il y a cinq ou six grandes tribus dans le pays, et des dizaines de sous-tribus. Encore aujourd’hui, l’appartenance à l’une d’entre elles reste le fondement de la socialisation. Kadhafi s’est appliqué durant quarante ans à entretenir ce système tribal, manipulant avec une grande habileté les alliances et les allégeances. Si l’insurrection du 15 février n’était pas tribale, mais plutôt organisée par des activistes et des jeunes, la militarisation de la rébellion a permis au tribalisme de reprendre pied. Et d’abord au sein du CNT dont les membres ont été choisis pour maintenir l’équilibre tribal.

[*Kadhafi a discrédité l’idée de démocratie directe*]

Existe-t-il actuellement un espace politique pour une opposition anticapitaliste et anti-autoritaire ? Ou, au moins, égalitaire et laïque ? Le paradoxe est le suivant : Kadhafi prétendait que la Libye était une démocratie directe, dont il était le « Guide ». Officiellement, l’État n’existait pas. Le pouvoir était entre les mains des congrès populaires de base et du congrès général du peuple. En réalité les comités révolutionnaires, structure parallèle au service du clan Kadhafi, en contrôlaient les orientations et les décisions. De plus, les services de sûreté neutralisaient les opposants.

Au final ce système organisait une incroyable toile d’araignée économique, politique et policière au profit de la famille Kadhafi. Il y a un an, un communiste libertaire libyen, Saoud Salem, en tirait la conclusion suivante : « Aujour­d’hui l’alternative à ce système ne peut être autre chose que le retour au système parlementaire, à une démocratie représentative et au capitalisme. Pour l’opposition organisée et expatriée, toute allusion à une organisation collective ou populaire, à une prise en charge par les gens eux-mêmes de leur sort, ne peut être interprétée que comme pro régime. Kadhafi n’a pas seulement ruiné la Libye, mais l’idée même de démocratie directe » [6].

Sur le plan social, un mouvement indépendant du CNT, des islamistes et du tribalisme pourrait-il voir le jour ? De ce côté-là aussi, la route est longue, vu l’atrophie du mouvement ouvrier et associatif. Sous l’ancien régime, les travailleuses et les travailleurs étaient automatiquement membres de la centrale unique, la Fédération syndicale générale des travailleurs (FSGT). Un représentant de la direction générale du Travail devait être présent à chaque assemblée générale d’un syndicat. Bien que les migrants constituent un cinquième de la main-d’œuvre du pays, le syndicat leur était interdit. En dehors de ce syndicalisme caporalisé, les associations indépendantes, peu nombreuses vivaient précairement. Mais le bouleversement de l’année 2011, et notamment l’insurrection populaire du 15 février, sont d’indéniables facteurs d’évolution. Malgré les logiques contradictoires qui dominent aujourd’hui la vie politique du pays – tribalisme, impérialisme, militarisme – l’avenir du peuple libyen reste ouvert.

Jacques Dubart (AL Agen)

[1Il est aujourd’hui ministre de la Jeunesse.

[2En 1996 1200 prisonniers, en majorité des islamistes, ont été abattus dans la cours de la prison de Bouslim.

[3L’opposition en exil se partageait entre les Frères musulmans, les constitutionnalistes nostalgiques du régime monarchique et des libéraux.

[4Allocution télévisée de Seïf el Islam le 20 février 2011.

[5Reuters.

[6Courant alternatif de mars 2011.

 
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