Araceli Prieto (CGT Sabadell) : « La classe ouvrière est entrée dans un jeu qui n’est pas le sien »

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Araceli Prieto est enseignante et milite à la CGT Sabadell, dans la banlieue de Barcelone. Très impliquée syndicalement, elle développe une analyse différente de celle de Jordi Font Marti et Emili Cortivitarte que nous avons interviewés le mois dernier  [1]. Preuve que la crise catalane affecte et divise, y compris dans le mouvement libertaire catalan.

Alternative libertaire  : Quelle est ta vision du processus qui se décline en Catalogne depuis le référendum du 1er octobre  ?

Araceli Prieto : Je pense que la volonté des nationalistes catalans de pousser le processus jusqu’à la proclamation de l’indépendance a été un facteur de division de la société catalane. Le 1er octobre a été perçu par certaines et certains comme un jour qui leur ouvrait les portes de la liberté  ; pour d’autres comme un jour où se déroulait un référendum sans aucune garantie démocratique.

Le processus indépendantiste a complètement paralysé les mobilisations sociales qu’il y avait ces derniers mois en Catalogne pour la défense des services publics (santé, enseignement), contre les expulsions de logements.

Depuis 2017, ces revendications sociales sont passées à la trappe pour être remplacées par un débat identitaire binaire sur le mode  : catalan ou espagnol  ? En cela, la monopolisation du débat autour de cette question et ses conséquences sur la combativité du mouvement social fait suite à l’irruption de Podemos, un parti qui a lui aussi largement contribué, ces dernières années à paralyser la résistance en Catalogne comme dans le reste de l’État espagnol en créant l’illusion que le salut viendrait de la voie électoraliste et institutionnelle.

Certains considèrent que la crise catalane a renforcé le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy ainsi que la monarchie. Qu’en penses-tu  ?

Le PP se sert évidemment de la situation catalane pour se vendre comme l’unique garant de l’unité du pays. La crise catalane lui permet, en tout cas, de dépasser sa propre crise de légitimité, qui en faisait un parti impopulaire, englué dans des scandales de corruption à répétition. Aujourd’hui l’équation  : PP = corruption n’est plus valable. Au contraire, le PP est perçu comme le sauveur. De même, la monarchie et le roi Felipe VI sortent renforcés. Felipe VI, comme ce fut le cas encore lors de la présentation de ses vœux le jour de Noël à la télévision, apparaît comme le garant de l’unité de l’Espagne. Son prestige en est, dès lors, accru.

En Catalogne, du côté indépendantiste, le même phénomène prévaut. Artur Mas et son parti, le PDCAT, sont passés du statut de champions de la casse des droits sociaux à celui de héros de la nation catalane.

La CGT Catalunya a été l’une des instigatrices de la grève générale du 3 octobre. Comment as tu vécu cet épisode  ?

L’appel à la grève du 3 octobre a créé de nombreuses tensions en interne. Pour de nombreux camarades, cet appel était perçu comme un appel clair en soutien au processus d’indépendance. Alors même que cette thématique ne fait pas l’unanimité, loin de là, au sein des syndicats de la CGT catalane.

Sur le déroulement de cette grève, je mettrai un bémol sur sa réalité même. Pour moi, il ne s’agissait pas d’une grève générale au sens où on l’entend d’ordinaire. En effet, par exemple, les salarié.es de l’administration publique ont vu leur salaire payé ce jour là. Des entreprises ont aussi fermé leurs portes, tout en demandant les jours suivants à leurs ouvrières et ouvriers de récupérer ces heures «  grevées  » en heures supplémentaires.

Comment penses-tu que la situation va évoluer ?

Je crois, hélas, que les réflexes identitaires, «  catalanistes  » contre «  espagnolistes  », vont perdurer. Et ce, même si les politiques antisociales se poursuivent. Les réflexes de résistance de classe seront englués et noyés dans ces revendications nationalistes. La classe ouvrière est entrée dans un jeu qui n’est pas le sien. Un jeu, dont les ficelles sont tirées par les bourgeoisies catalane et espagnole qui luttent pour la défense de leurs intérêts.

Propos recueillis et traduits par Jérémie Berthuin (AL Gard)

[1«  Pousser en Catalogne vers un pouvoir populaire  », Alternative libertaire, février 2018. Cette interview est par ailleurs disponible sur alternativelibertaire.org.

 
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