Crise financière : Les banques sont sauvées, les usines vont trinquer




Jusqu’à présent, la crise financière est restée virtuelle. L’immense majorité des travailleurs et des travailleuses n’a pas de placement boursier. Les dizaines de milliards « évaporés » (pas pour tout le monde) ou « injectés » semblent irréels. Pourtant, la débâcle de l’économie-casino ne va pas tarder à impacter l’économie réelle.

Commençons par un peu de politique-fiction. Imaginons-nous déjà en 2009. Après plusieurs « plans de sauvetage » successifs, les États ont injecté quelques milliers de milliards d’euros dans le système financier. Partout dans le monde, l’inflation grimpe en flèche, du fait des quantités énormes de monnaie déversées dans le circuit. Mais les salaires stagnent. Les faillites d’entreprises, en particulier petites et moyennes, se multiplient : elles sont asphyxiées par la dépréciation de leurs réserves, placées sur les marchés financiers. Les actionnaires mettent la pression pour se refaire de leurs pertes boursières par de meilleurs dividendes. Les entreprises licencient pour « réduire les coûts ». L’État, après avoir fait encore exploser sa dette, n’arrive plus à emprunter sur les marchés pour financer un déficit devenu impossible à combler. Les services publics sont fermés pour « faire des économies », au moment où les gens en ont plus que jamais besoin. L’armée est envoyée pour mater les émeutes de la faim qui éclatent même dans les pays dits « riches ».

Contes de fées

Délire ? Non. Simple scénario largement plus plausible que les contes de fées sur la « sortie de crise » que nous servent les dirigeants politiques du monde entier. Détaillons quelques points de ce scénario.

La chute des bourses ne concerne-t-elle que les spéculateurs ? Non. Cette chute impacte l’économie de production de deux façons. En premier lieu, les entreprises ne gardent pas leurs fonds dans un coffre. Elles les placent sur les marchés. Dans la logique capitaliste, un patron qui ne chercherait pas à faire fructifier sa trésorerie en la plaçant commettrait une faute lourde. Ces valeurs correspondent au fruit du travail des salarié-e-s. Elles apportent la flexibilité indispensable au fonctionnement des entreprises, pour gérer l’écart entre l’achat des matières premières, la production et la vente. Elles servent également à investir. Or cette richesse est subitement dépréciée par la chute boursière. La valeur intrinsèque des entreprises, leur capacité de production réelle, ne change pas. Mais leur capacité à fonctionner, elle, se réduit subitement, au point que certaines vont certainement se retrouver en cessation d’activité.

Deuxième impact de la chute boursière sur l’économie réelle, les actionnaires vont chercher à se refaire de leurs pertes. Ils vont exiger des entreprises des « réductions de coût » pour augmenter les bénéfices à très court terme, de manière à augmenter les dividendes ou espérer une remontée du cours des actions. Au passage, notons qu’une telle hausse des cours suite à la casse de l’outil de production est la norme de l’économie-casino. C’est pourtant totalement irrationnel puisqu’elle consiste à payer plus cher quelque chose qui vaut moins et va durer moins longtemps... Car les « réductions de coût », nous savons ce que ça veut dire : licenciements, gel voire baisse des salaires.

Banques réticentes

Cette situation va être renforcée par le durcissement des conditions de crédit. Échaudées par leurs récents délires, les banques sont réticentes à prêter les sommes dont les entreprises mises à mal par les placements douteux ont besoin pour passer le cap.

C’est pourquoi, par exemple, Sarkozy a insisté sur la nécessité pour les banques de continuer à prêter aux entreprises. On peut douter du poids des « demandes » de Sarkozy face non seulement à la pression des actionnaires, mais également face aux obligations légales des banques. Contrairement à ce que croient certaines ignares du Parti socialiste [1], les banques sont soumises à des cadres réglementaires assez stricts. Le principal (appelé Bâle II) limite la capacité d’intervention des banques en fonction de leurs fonds propres et du niveau de risque opérationnel. Or les fonds propres ont été hachés menu par les placements pourris, et le niveau de risque opérationnel n’a jamais été aussi élevé. C’est formidable : la crise s’auto-alimente. Plus les marchés baissent, moins les banques peuvent prêter et donc... plus les marchés baissent !

Hausse du chômage

Faut-il craindre une hausse du chômage ? Bien sûr. D’abord, toutes les entreprises financières et para-financières sont susceptibles à très court terme de licencier massivement. Il s’agit en particulier des banques et des assurances. Les déclarations lénifiantes sur la « solidité des banques françaises » sont du même ordre que celles qu’on nous avait servies juste après Tchernobyl. Les banques et assurances françaises ont joué autant que les autres à la roulette russe. Elles arrivent à peu près à camoufler leur situation pour l’instant, mais ça ne durera pas éternellement.

Cependant, le risque de licenciements massifs ne s’arrête pas à ce « premier cercle » financier. Par effet domino, il va s’étendre à toute l’économie de production. D’abord, tous les secteurs reposant massivement sur le crédit vont être touchés. C’est le cas de l’immobilier, et par contrecoup du bâtiment. L’accès à la propriété d’usage de leur habitation pour les travailleurs et les travailleuses va devenir encore plus difficile qu’aujourd’hui. Le secteur du bâtiment va licencier. Il a anticipé et s’est préparé à la plus grande flexibilité : qui se souciera en effet des sans-papiers, sur lesquels repose le bâtiment, lorsqu’ils seront jetés ?

Cette « flexibilité » du marché du travail, que les dirigeants politiques nous présentaient comme la recette magique contre le chômage, montre ici son vrai visage. En premier lieu, la France est devenue « hyper-flexible » en matière d’emploi. La brusque hausse du chômage en août montre que la France est capable de répercuter plus vite que les autres pays les baisses d’activité sur l’emploi. Le mensonge selon lequel « la France ne serait pas assez flexible par rapport aux autres pays » s’écroule. En deuxième lieu, la précarité n’est pas du tout une arme contre le chômage, mais la cause même du chômage.

Autre secteur fortement dépendant du crédit : l’automobile. Lui aussi va réduire massivement ses investissements. Les services, par exemple informatiques, vont voir leur activité fondre. Les « coupes dans les coûts » vont se répercuter sur le nettoyage, le gardiennage, les transports. Bref, les montants sont tels que la récession ne peut que s’étendre rapidement à tous les secteurs [2].

Le secteur public peut-il être touché ? Bien sûr. Les États, contrairement aux banques, n’ont normalement pas de problème de liquidités, puisqu’ils émettent la monnaie. Néanmoins, en Europe, ils ont abandonné cette prérogative à une banque centrale indépendante et ont du même coup fortement limité leur capacité d’intervention. De plus, l’émission massive de monnaie a toujours un effet mécanique : la hausse de l’inflation. Quelle alternative alors ? Emprunter sur les marchés. Notons que la France est déjà surendettée par rapport aux pays comparables. Elle est en particulier hors des clous de l’orthodoxie budgétaire de Maastricht, d’où les gesticulations du pouvoir pour tenter d’expliquer qu’on va faire une chose et son contraire en même temps : réduire les déficits et sauver le système financier en y jetant de l’argent en pure perte. « Les critères de Maastricht ne sont pas la priorité des priorités » déclarait le 2 octobre le conseiller spécial du président, Henri Guaino. « On ne peut pas faire fi des critères de Maastricht » disait le même jour Éric Woerth, ministre du Budget.

Gaver les spéculaturs

Il faut être de mauvaise foi pour prétendre qu’il s’agit d’un investissement de l’État. Il s’agit de perdre de l’argent public au profit des spéculateurs et des actionnaires. L’État ne récupérera jamais les milliards dilapidés. Il ne le souhaite d’ailleurs pas, son rôle étant de mener une politique au profit des plus riches. L’argent gaspillé pour gaver les spéculateurs, il faudra le prendre ailleurs. Il y a fort à parier que les « coupes budgétaires », « réductions d’effectifs » et autres « modérations salariales » (en charabia libéral dans le texte) vont s’aggraver.

Plus qu’à la crise de 1929 – lors de laquelle les États avaient laissé les marchés à leur « liberté » –, c’est à la crise argentine de 2001 qu’il faut songer pour évaluer les conséquences de la débâcle financière actuelle. Or elle s’était traduite rapidement de manière très concrète pour les travailleurs et travailleuses argentins par une catastrophe économique et sociale, suivie d’une vague révolutionnaire [3]. Cette fois, la crise part du « ventre du capitalisme », les États-Unis, et a donc un impact mondial et beaucoup plus profond. Et si la crise argentine n’avait été qu’une « répétition générale » ? Dans ce cas, reproduisons en plus grand et en définitif le mouvement de réquisition et d’autogestion des entreprises mené par nos camarades argentins [4] !

Laurent Scapin (AL 93), le 15-10-2008

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<titre|titre=Petit lexique boursier>

Subprimes : Crédits immobiliers américains destinés aux ménages « à risque ». Ces crédits donnent des facilités juridiques aux banques pour saisir les biens immobiliers en cas de défaut de paiement et sont indexés sur les taux de crédit généraux. Ainsi, une hausse d’un quart de point des taux d’intérêt de la banque centrale américaine peut faire passer les mensualités d’un ménage de 400 à 700 dollars.

Titrisation, transformation en titres boursiers : procédé consistant à mettre en bourse les dettes de particuliers. Si le particulier se retrouve en défaut de paiement, ce n’est pas un prêteur mais plusieurs actionnaires qui ne sont pas remboursés.

Banques centrales : La banque centrale d’un État est l’institution chargée de produire la monnaie du pays et d’en déterminer la politique monétaire. Elles sont en général indépendantes des institutions politiques du pays.

Taux directeurs : Les banques centrales « prêtent » de l’argent aux banques de second rang (BNP, Société générale, Banque postale…). Les taux directeurs sont les taux d’intérêts de ces différents prêts. En fait, comme les banques centrales produisent la monnaie, ces prêts sont avant tout virtuels : la banque centrale recrédite le compte de la banque de second rang.

<titre|titre=De l’argent, il y en a…>

Montant des pertes : personne n’en sait rien

Le Fonds monétaire international (FMI) fait une estimation au doigt mouillé à 1 400 milliards de dollars. Mais les estimations un peu sérieuses voient déjà 2 000 milliards de perte rien que pour les fonds de pension américains. Mais 1 400 milliards, c’est quand même un cinquième du PIB de l’ensemble de la zone euro !

Plan de « sauvetage » français : 360 milliards d’euros

C’est-à-dire 24 millions d’années de Smic, 1,33 année de budget de l’État français, 40 années de « déficit » de la Sécurité sociale au rythme actuel, 6 000 euros par Français.

Plan de « sauvetage » américain : 700 milliards de dollars (518 milliards d’euros).

Boh, ça ne représente que 14 % de la dette américaine (10 000 milliards de dollars). Mais c’est quand même 1,6 fois le budget du Pentagone, 2194 Airbus A 380 ou 2000 Boeing 747, 2 300 dollars par Américain.

[1« Il faut que le pouvoir politique impose des règles aux banques, aux fonds spéculatifs », dixit Ségolène Royal le 9 octobre.

[2« La crise financière commence à se répercuter sur l’activité des petites et moyennes entreprises », Le Monde du 13 octobre.

[3Lire Alternative libertaire n°104, février 2002.

[4Lire Alternative libertaire n°142, juillet-août 2005.

 
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