Tchad : le libre accès à Internet, un enjeu politique




Mercredi 28 novembre, au Centre international de culture populaire (CICP) à Paris, avait lieu une soirée de débats intitulée « Surveiller et punir 2.0 – oppressions numériques et résistances au Tchad, au Cameroun, et ici… ». Cette soirée réunissait un large panel d’associations et d’ONG, allant des anticolonialistes aux militantes et militants pour le logiciel libre, autour d’une question commune : pourquoi le numérique est-il devenu un enjeu de solidarité internationale ? À cette occasion, un militant d’Alternative libertaire a eu l’occasion de s’entretenir avec Abdelkerim Yacoub Koundougoumi, responsable de la division Afrique centrale d’Internet sans frontières.


Alternative Libertaire : peux-tu présenter Internet sans frontières ?

Abdelkerim Yacoub Koundougoumi : Internet sans frontières (ISF) est une organisation internationale non gouvernementale dont l’objectif est de promouvoir la libre circulation des informations et des connaissances, de défendre les libertés et droits numériques et de lutter contre toutes les formes de censure sur les réseaux connectés. ISF a été fondée à Paris en 2007 par un groupe de militantes et militants de la société civile. ISF est présente sur les cinq continents.

Peux-tu présenter la situation politique actuelle au Tchad ?

Le Tchad est soumis à une dictature, dirigée par un despote qui s’appelle Idriss Déby, depuis 28 ans. Ce dernier s’accroche au pouvoir par la violence, la répression, le tripatouillage des processus électoraux, la corruption, la modification de la constitution et les réajustements des institutions de la République à sa personne. Les citoyennes, citoyens, organisations de la société civile et partis politiques de l’opposition sont mobilisés et engagés dans une lutte citoyenne dure et pénible pour mettre un terme à cette situation.

Peux-tu rappeler la place centrale du Tchad dans la Françafrique ?

Idriss Déby est le bras armé de la France dans la région. La position géographique et stratégique du Tchad, la présence des bases militaires françaises quasi-permanente, la coopération militaire, le soutien militaire et diplomatique de la France au régime d’Idriss Deby malgré sa nature dictatoriale et despotique, le silence et la complaisance de la France face aux agissements anti-démocratiques de ce régime montrent que ce dernier est incontournable dans le système de la Françafrique. Le Tchad est aujourd’hui la pièce centrale du redéploiement militaire français dans tout le Sahel.

Quel est le rôle joué par Internet et les technologies numériques dans la situation tchadienne ?

Internet et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ont permis aux citoyennes, citoyens, partis politiques et organisation de la société civile d’avoir les moyens d’expression de leur citoyenneté, de s’exprimer, de s’organiser et de défendre leurs droits dans un pays où il est interdit de manifester pacifiquement, où la liberté d’expression est bafouée et la démocratie confisquée.

Internet à permis l’implication très forte de la diaspora tchadienne dans les luttes citoyennes et politiques. Une nouvelle connexion dynamique s’est développée entre les tchadiennes et tchadiens de l’intérieur et de l’extérieur. Les applications de communication (par exemple Whatsapp, Instagram et Signal) ont permis aux activistes, militantes et militants des droits humains d’échapper à la surveillance de la police politique et de sécuriser leurs communications. [1]

Qu’est-ce qu’a déjà tenté ISF face à cette situation et qu’est-ce qui a conduit à un changement de stratégie avec le lancement d’une campagne large en décembre ?

Face à cette situation, ISF a contribué au renforcement des capacités de protection numérique et de la maîtrise des outils numériques des citoyennes, citoyens et organisations de la société civile. ISF s’est mobilisée contre les coupures d’Internet et des réseaux sociaux en dénonçant ces pratiques et en mettant en demeure l’État tchadien. ISF a soutenu les mobilisations citoyennes contre ces censures auprès des juridictions nationales qui ont reconnu le bien fondé des plaintes contre ces censures mais se sont déclarées incapables de demander au gouvernement tchadien de lever cette censure.

Sur le plan international, ISF a produit un rapport sur la violation des droits numériques par le Tchad au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ce rapport a été examiné le 13 novembre 2018 lors de l’examen périodique universel à Genève. Malheureusement, à l’issue de cet examen, le conseil n’a émis qu’une simple recommandation demandant au Tchad de faire des efforts pour le respect des droits humains…

ISF se mobilise aussi sur le plan diplomatique pour mettre la pression sur le gouvernement tchadien pour la levée de cette censure. Il y a eu cinq coupures d’Internet depuis 2016. Depuis le 28 mars 2018, les réseaux sociaux sont coupés au Tchad. Les citoyennes et citoyens sont obligés d’utiliser des VPN [2] pour contourner cette censure.

Qu’attendez-vous de cette campagne ? Quelles sont les suites envisageables ?

Les leviers de pressions institutionnels et juridiques n’ayant pas été suffisants pour contraindre le gouvernement tchadien à lever la censure, nous avons estimé nécessaire de changer de stratégie. Nous sommes en train de nous organiser avec d’autres organisations de défense des droits numériques afin de mener des campagnes médiatiques internationales contre le gouvernement tchadien et de poursuivre auprès des juridictions européennes les compagnies de télécommunications européennes qui ont des filiales au Tchad et qui collaborent avec le régime. [3]

Propos recueillis par Léo (AL Grand-Paris-Sud).

[1Whatsapp et Signal permettent de chiffrer (c’est-à-dire de coder) les messages.

[2Virtual Private Network (réseau privé virtuel, en français) : système permettant de créer un lien direct entre des ordinateurs distants, en isolant ce trafic.

[3Cela évoque la campagne menée par BDS-France contre l’investissement d’Orange dans les colonies israéliennes, également évoquée lors de la soirée Surveiller et punir 2.0.

 
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